Le fil de l'APRIL

Tags: fil RSS

L'April a pour objectifs de :

FILRSS

2020-07-14

2020-07-13

  • 15:31 UTC Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April jeudi 30 juillet 2020 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15) à distance
    30 Juillet 2020 - 17:15
    30 Juillet 2020 - 19:30

    Le groupe de travail Sensibilisation

    L'objectif du groupe de travail Sensibilisation de l'April est la production d'outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. Toutes nos ressources sont publiées sous licence libre, ainsi toute personne ou structure souhaitant sensibiliser au logiciel libre autour de soi peut les utiliser, les modifier et les partager librement.

    La participation aux actions du groupe de travail Sensibilisation est ouverte à tout le monde (membre de l'April ou pas).

    Quand et quoi ?

    Le groupe de travail Sensibilisation de l'April se réunit chaque 3ème jeudi du mois. D'autres réunions ponctuelles peuvent être organisées au cours de l'année.
    Toute personne intéressée peut participer aux réunions du groupe (membre de l'April ou pas). Dans la période actuelle, les réunions ont lieu à distance.

    La réunion de jeudi 16 juillet 2020 est annulée. La prochaine réunion du groupe de travail Sensibilisation aura lieu jeudi 30 juillet 2020 en visioconférence. Horaires : dès 17 h 30 et jusqu'à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Il sera possible de rejoindre la réunion à tout moment. À cette occasion, nous continuerons à travailler sur les projets Quiz enjeux de l'informatique et Jeu du Gnou (voir plus bas).

    Pour tous les détails et vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le pad. Si vous prévoyez de rejoindre la réunion après 17 h 30, merci de préciser votre horaire d'arrivée en plus de votre nom/pseudo

    Image carte question Jeu du Gnou

    Quiz enjeux de l'informatique

    C'est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Les questions, du type QCM ou vrai/faux, sont au cœur de l'expérience de sensibilisation dans le Jeu du Gnou (voir ci-dessous). En même temps, elles constituent une ressource de sensibilisation à part entière et pourront être utilisées et partagées dans beaucoup de contextes différents (stands, ateliers, sites web, etc.).

    Le pad avec les questions déjà (ou presque) finalisées (à partir de la ligne 83).

    Le pad pour proposer de nouvelles questions.

    Image du Jeu du Gnou

    Jeu du Gnou

    Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux de l'informatique (libertés vs servitudes, protections contre les dangers).

    On peut déjà jouer au Jeu du Gnou ? Oui ! Il est possible de télécharger les éléments graphiques de la version beta depuis le pad principal du jeu.

    Qu'est-ce qu'il reste à faire ? Finaliser le livret accompagnant le jeu, réaliser le graphisme, rédiger de nouvelles questions.

    Comment contribuer ? Tester le jeu, relire et rédiger les textes, proposer des images, sont autant d'actions possibles pour nous aider à faire avancer le projet. Sans oublier bien sûr la participant aux réunions ! :-)

    Pour en savoir plus sur le Jeu du Gnou et sur comment contribuer, voir la page wiki du projet.

  • 12:48 UTC La Fête des Possibles de retour en 2020 ! Du 12 au 27 septembre en France et en Belgique

    Image de la Fête des Possibles

    Une nouvelle édition de la Fête des Possibles, organisée par le Collectif pour une Transition Citoyenne, aura lieu du 12 au 27 septembre 2020 partout en France et en Belgique. Des centaines d'événements permettront de faire connaître les initiatives locales et les solutions concrètes qui contribuent à construire un avenir plus durable et solidaire.

    La Fête des Possibles aspire à faire prendre conscience à un maximum de citoyens et de citoyennes que des solutions existent pour vivre en meilleure santé, pour moins polluer, pour mieux vivre ensemble. C’est bien sûr une occasion de plus pour montrer que « c’est possible » d’utiliser au quotidien des logiciels respectueux de nos libertés.

    Nous invitons toutes les personnes et structures ayant à cœur la promotion du logiciel libre à proposer un ou plusieurs rendez-vous dans le cadre de la Fête des Possibles. Un « kit de création de rendez-vous », disponible sur le site de la manifestation, donne toutes les informations utiles pour participer ainsi que des idées de formats d’événements prenant en compte les contraintes liées à la situation sanitaire actuelle.

    Les rendez-vous pour 2020 peuvent d'ores et déjà être saisis sur le site de la Fête des Possibles. Pour nous permettre de valoriser la contribution des organisations du Libre à la manifestation, nous vous invitons à inscrire votre événement en lien avec le logiciel libre également sur l'Agenda du Libre, en ajoutant le mot-clé fete-des-possibles-2020.

    Retrouvez tous les rendez-vous sur le site de la Fête des Possibles.

2020-07-11

2020-07-10

  • 13:26 UTC Le contrôle social par la surveillance – Félix Tréguer - Ceci n’est pas une parenthèse


    Logo La Quadrature du Net

    Titre : Le contrôle social par la surveillance
    Intervenant·e·s : Félix Tréguer - Malika Barbot
    Lieu : Ceci n’est pas une parenthèse #6 - Radio Parleur
    Date : mai 2020
    Durée : 38 min 29
    Visionner la vidéo
    Licence de la transcription : Verbatim
    Illustration : logo de La Quadrature du Net - Licence Creative Commons [https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.fr CC BY-SA 4.0]
    NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
    Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

    Description

    L’événement est historique. Avec la pandémie, le système économique et nos modes de vie se figent. Déjà, certain·es poussent vers une reprise « comme avant ». Contre cette vision, des voix s’élèvent. Avec Ceci n’est pas une parenthèse, Radio Parleur vous propose une série de podcasts pour entendre celles et ceux qui pensent aujourd’hui à un lendemain différent.
    État d’urgence sanitaire, application StopCovid, drones, back-tracking, censure, surveillance… Les pratiques liées au contrôle social peuvent faire peur. Pour ce sixième épisode de Ceci n’est pas une parenthèse, nous recevons Félix Tréguer, chercheur associé au centre Internet et Société du CNRS.

    Transcription

    Plusieurs voix off : Ceci n’est pas une parenthèse, les entretiens de Radio Parleur sur le monde d’après.
    Il y a des gens qui ont méprisé ceux qui ne sont rien, les derniers de cordée qui étaient invisibilisés et j’espère que dans le monde d’après on va changer ce regard.
    Le confinement et la manière dont ça a été géré a mis en lumière des grosses inégalités sociales.
    Je crois qu’il faut se diriger petit à petit vers plus d’autonomie, plus de responsabilité.
    J’adore ton intelligence.

    L’évènement est historique. Notre système économique, nos modes de vie, l’école du petit dernier, le coiffeur du coin de la rue, tout est à l’arrêt, tout s’est immobilisé, confiné, bien obligé face à un micro-organisme, un virus moteur d’une pandémie, une maladie qui, pour la première fois de mémoire d’humain, s’est répandue sur toute notre planète. Face à cela la politique, le financier, l’économique rêvent d’un simple passage à vide, d’un arrêt brutal qui n’empêchera pas tout de reprendre comme avant. Pourtant, de semaine en semaine, de milliard en milliard, de relance en relance, l’évidence s’impose. Ceci n’est pas une parenthèse. Tout est changé par le virus. Les dogmes sont enfin ébranlés, les débats sont à nouveau ouverts. Et ces voix, ces revendications, ces exigences qui s’élèvent pour penser un monde différent et pointer les errements de l’actuel, on vous propose de les entendre sur Radio Parleur.
    Ceci n’est pas une parenthèse, c’est une série d’entretiens menés par notre rédaction avec celles et ceux qui pensent déjà à l’après. Des discussions en trois parties pour penser l’après pandémie : Qu’est-ce qui s’arrête ? Qu’est-ce qui s’accélère et comment ne pas la refermer cette parenthèse ?

    Épisode 6, « Le contrôle social par la surveillance » avec Félix Tréguer.

    Première partie. Ce que la crise accélère.

    Malika Barbot : Aujourd’hui on est avec Félix Tréguer. Bonjour.

    Félix Tréguer : Bonjour.

    Malika Barbot : Vous êtes chercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS. Vous êtes l’un des fondateurs de La Quadrature du Net1, une association qui milite pour les libertés fondamentales sur Internet, elle lutte contre la censure et la surveillance. Vous êtes aussi l’auteur de L’utopie déchue, une contre-histoire d’Internet paru en septembre 2019 aux éditions Fayart.
    On va commencer par évoquer ce que la pandémie renforce mais avant tout, si on regarde historiquement, dans quelle mesure l’utilisation de moyens de surveillance est-elle quelque chose de nouveau pour faire face à des crises sanitaires ?

    Félix Tréguer : En fait, c’est plutôt une constante dans l’Histoire. En réalité, c’est peut-être quelque chose qu’on avait oublié. On avait sans doute oublié ces liens extrêmement étroits entre la santé publique et, en tout cas, une forme de rationalité médicale et la raison d’État. À travers les siècles, en effet, une des grandes menaces sur les sociétés humaines, sur les économies et les formes politiques étatistes, ce sont, bien évidemment, les pandémies accélérées, favorisées par le développement du commerce international et les concentrations humaines dans les aires urbaines, à fortiori à l’ère d’un capitalisme industriel et mondialisé.
    À travers les siècles, en effet, la survenue de crises sanitaires a été très régulièrement un contexte propice à l’apparition ou plutôt à l’amplification de nouvelles formes de contrôle social, de surveillance. On peut penser évidemment aux écrits de Foucault assez célèbres sur la question. Michel Foucault, le philosophe français qui, dans Surveiller et punir, a rappelé à quel point le régime de contrôle disciplinaire s’épanouit dans les sociétés industrielles du 19e siècle. Celui-ci apparaît selon les périodes sous forme d’un prototype ou d’un paradigme dès le début du 18e siècle dans les modes de gestion des dernières épidémies de peste qui ont frappé l’Europe. Il rappelle les règlements de police adoptés à l’occasion de ces épidémies qui aboutissent, en fait, à un quadrillage de l’espace, au fait d'avoir un contrôle très surveillé de l’espace et un enfermement des corps dans les maisons qui sont surveillées par les autorités.
    On peut se rappeler, par exemple, que la dernière grande peste qui a touché le sol français c’était la peste de Marseille autour de 1720. C’est une époque où se développent de nombreux registres et autres fichiers de police. Cette crise est l’occasion, du coup, de faire proliférer comme ça des fichiers d’abord sur les morts, ensuite sur les familles des malades, sur certaines populations dont on estime qu’elles présentent des risques particuliers tels que les forçats ou les prostituées.
    Un second exemple historique assez important parce que, quelque part, il renvoie là encore à des formes de contrôle social dominantes dans leur logique et qui sont un peu différentes des logiques disciplinaires dont parlait Foucault dans Surveiller et punir, ce sont les épidémies du 19e siècle, notamment les épidémies de choléra. On voit apparaître certaines innovations dans les modalités de régulation qui visent à favoriser, déjà à relâcher un petit peu les mesures très coercitives liées au mode de gestion des épidémies traditionnelles, les quarantaines, le quadrillage de l’espace dont nous parle Foucault, qui sont très mal vécues par les populations et qui restent associées un petit peu à une forme d’archaïsme et à une forme très autoritaire dans la gestion du risque sanitaire. C’est notamment en Angleterre, qui est l’empire commercial de l’époque, qui va exporter ces mesures de contrôle à travers les ports, le long des routes commerciales, pour relâcher les contrôles sur le sol intérieur, sur le sol britannique. Donc on a ces contrôles qui sont, comme ça, exportés à l’étranger et, sur le sol britannique, on passe à un régime qui est moins coercitif et qui s’appuie beaucoup sur la responsabilité individuelle. L’idée c’est que les personnes susceptibles d’être malades sont responsables juridiquement et pénalement s’il le faut, du risque qu’elles feraient encourir à d’autres personnes dans l’espace public, dans les lieux de réunion comme des commerces ou des cafés.
    Donc ça renvoie à une forme de relâchement, en fait, des mesures les plus coercitives, mais à des modes de contrôle qui s’appuient sur la responsabilité individuelle et ça fait largement écho à ce à quoi on est confronté à l’heure actuelle, on pourra y revenir.

    Malika Barbot : Justement, dans le contexte actuel, le 2 juin l’application StopCovid2 devrait être disponible. Pour rappel, elle s’appuierait sur la technologie du Bluetooth pour retracer l’historique des relations sociales sur la base du volontariat. Vous disiez dans Le Point qu’un discours tend à dire que se localiser ça deviendrait un acte citoyen. En quoi c’est un discours qui est culpabilisant et qui le produit ?

    Félix Tréguer : C’est un discours et notamment cette citation émane d’une des premières personnes en France à avoir brandi cette solution comme une modalité efficace de gestion du risque sanitaire et du risque de contagion. C’était vraiment dans les tous premiers jours du confinement en France, fin mars, le patron d’une agence web, d’une agence de communication qui avait développé une application de ce type, qui n’a finalement jamais été distribuée parce que, sans doute, les autorités sanitaires et l’État lui ont indiqué que ce n’était pas une bonne idée de travailler à une solution de ce type et qu’il fallait privilégier une solution coordonnée par les autorités. Mais vraiment, dans son discours, il y avait cette idée que se géolocaliser est en effet un acte citoyen. C’était encore l’époque où les solutions brandies s’appuyaient sur la géolocalisation permise par les téléphones portables. Aujourd’hui les modèles techniques privilégiés s’appuient sur la technologie Bluetooth pour repérer les téléphones portables alentour. Il faut rappeler que le backtracking c’est en gros l’automatisation d’une vielle technique bureautique de gestion du risque épidémiologique, c’est-à-dire qu’il y a des équipes de médecins, de soignants, de bénévoles, qui appellent des personnes malades pour essayer de voir avec elles, au travers d’entretiens approfondis, avec quelles personnes elles ont pu être en contact, qui donc ont été exposées à un risque de transmission, pour les contacter à leur tour et leur rappeler la nécessité de s’isoler et de se faire tester, etc.
    Ce qui est frappant dans cette histoire, c’est cette solution qui a occupé vraiment de manière centrale le débat public sur la manière dont gérer au mieux le risque sanitaire, le risque épidémiologique. C’est d’abord l’efficacité extrêmement douteuse d’un dispositif de ce type qui est très expérimental, qui ne peut pas couvrir toute la population, ce qui obère aussi de son efficacité. Il faut rappeler qu’il y a seulement deux tiers de la population française qui possède un smartphone soit pour des raisons économiques soit pour des raisons idéologiques parce qu’on peut refuser, par exemple, d’avoir un outil de surveillance dans sa poche qui nous géolocalise et nous rend plus facilement surveillable de manière continue. Ça c’est la question de l’efficacité qui reste vraiment très douteuse, d’ailleurs même les ministres qui ont passé des semaines entières, à longueur de journée, à communiquer sur cette application, le reconnaissaient eux-mêmes « on n’est pas sûr que ça marche ».
    C’est présenté pour l’instant comme une démarche volontaire, là encore il faudra voir si on ne va pas vers un modèle plus coercitif dans la mesure où l’efficacité de cette application n’est pas du tout avérée, mais, pour faire le lien peut-être avec des épisodes historiques passés et parler un peu de notre époque, ce qui est frappant c’est qu’en fait à la fois dans cette logique d’automatisation et cette logique d’une démarche volontaire, il y a vraiment une espèce de tropisme néolibéral assez évident. C’est utiliser l’informatique pour permettre à des processus bureaucratiques de passer à l’échelle, de scaler comme on dit. En fait, à travers l’autonomisation, on peut faire avec beaucoup moins d’argent, beaucoup moins de moyens, ce que ces quelques équipes de dizaines, de centaines, peut-être de milliers dans certains cas, de personnes faisant du contact tracing à la main, j’ai envie de dire, en appelant les gens au téléphone. Tout ça c’est assez coûteux. Le faire passer à l’échelle c’est compliqué, budgétairement ce serait coûteux, donc on décide d’automatiser.
    Là je pense que ça renvoie à des processus qui traversent l’ensemble du champ bureaucratique, de Parcoursup3 à l’intelligence artificielle qui orientera bientôt les demandeurs d’emploi, la dématérialisation des services publics à travers ces formes d’automatisation. Il y a une rationalité budgétaire qui préside à ces développements et qui s’inscrit à plein dans le néolibéralisme.
    Le second point c’est cette idée de démarche volontaire, de responsabilisation individuelle, ça renvoie, en fait, aux théories comportementalistes du coup de pouce, ce qu’on appelle le nudge en anglais, cette idée d’une forme de gouvernement des sujets qui s’appuie sur tout un tas d’incitations, d’interfaces qui vont inviter, inciter les individus à adopter les bons comportements. Donc là, à travers cette application qui nous enverra toutes sortes d’informations, notamment des alertes en cas de risque, l’idée c’est qu’on va pouvoir aiguiller au mieux les individus et les amener, comme ça, à adopter ces bons comportements.
    Ce qui est gênant aussi c’est que ça participe d’une forme d’acculturation générale à la surveillance. En fait, je reviens à cette phrase « se géolocaliser ou se backtracker à travers ces applications est un acte citoyen », c’est en fait cette idée qui est déjà assez répandue et qui est un peu un symptôme de notre époque, que se surveiller, s’équiper de ces dispositifs numériques qui sont autant de traceurs, c’est quelque chose de positif, c’est une solution à des problématiques en l’occurrence sanitaires extrêmement complexes, et ça renvoie, en fait, à une forme de solutionnisme technologique. Et cette idée que la technologie est toujours une réponse à des problématiques politiques est une idée fausse et dangereuse mais qui joue à plein à l’aune de cette crise.

    Malika Barbot : La technologie c’est aussi les drones. Ils ont été utilisés pour faire respecter le confinement à Nice, Paris, Montpellier ou encore Rennes. La Quadrature du Net et la Ligue des droits de l’homme ont alors déposé un recours en justice sur leur utilisation. Qu’est-ce qui vous a poussé à le déposer ?

    Félix Tréguer : À La Quadrature du Net, ça fait depuis le mois de septembre qu’on a lancé une campagne qu’on coordonne et qui implique d’autres organisations, d’autres associations, notamment la Ligue des droits de l’Homme, pour documenter, en fait, l’arrivée de nouvelles technologies policières dans l’espace public urbain. Ça concerne la vidéosurveillance automatisée dont l’une des applications est la reconnaissance faciale et le fait qu’aujourd’hui de plus en plus les parcs de caméras de vidéosurveillance dans les grandes villes sont branchés à des algorithmes qui vont analyser automatiquement, là encore, les flux pour essayer de repérer des évènements suspects sur la voie publique. Ça concerne aussi des dispositifs de police prédictive qu’on voit être expérimentés dans des villes comme Nice ou Marseille.

    Parmi cet attirail de technologies sécuritaires depuis le big data on voit en effet, là, en l’occurrence, ce n’est pas du big data nécessairement, mais ces drones, donc ces gadgets, ces aéronefs pilotés à distance qui sont généralement équipés de caméras ou de haut-parleurs, qui sont utilisés depuis plusieurs années, c’est notamment ce qu’on cherche à documenter avec cette campagne Technopolice4, sur technopolice.fr, je vous invite à aller voir le travail collectif, c’est une campagne participative où chacun et chacune peut participer. Les drones ça fait vraiment partie de ces technologies qu’on voit et dont l’usage est largement amplifié par la crise. C’est-à-dire que c’était utilisé notamment pour surveiller les manifestations depuis plusieurs années, mais c’était un usage extrêmement parcimonieux qui, pour le coup, est là-aussi passé à l’échelle, s’est démultiplié à l’aune de la crise. On a vu, en effet, des drones être utilisés pour surveiller les populations, s’assurer du respect des règles de distanciation sociale. Les différents services de police font en général des contrats avec des start-ups qui leur louent ces appareils au prix fort, qui vont ensuite leur permettre de filmer, de diffuser des messages de prévention, de filmer les gens pour guider les patrouilles et ce type d’usage.
    Le problème, et ça on s’en était rendu compte avant même la crise, mais voir cette amplification très forte depuis quelques semaines nous inquiète très largement. Nous on refuse ces technologies, on pense que ce sont des modalités de contrôle et de surveillance qui sont déshumanisantes et problématiques et qu’on doit les refuser, mais en plus c’est illégal. En gros c’est un décret adopté il y a quelques années qui régule l’utilisation des drones par les pouvoirs publics. En gros le décret dit « pour tout ce qui relève de la sécurité publique, toutes les garanties, toutes les règles fixées par ailleurs dans le décret ne sont pas applicables ». Donc il y a une forme de dérogation totale pour les usages policiers des drones qui fait qu’ils ne sont pas du tout encadrés en droit et en droit c’est une jurisprudence constante, notamment de la Cour européenne des droits de l’homme : les mesures de surveillance qui ne sont pas encadrées en droit, qui ne s’accompagnent pas de garanties juridiques suffisantes pour protéger les droits et libertés, en l’occurrence notamment le droit à la vie privée ou le droit d’aller et venir, sont illégales. Donc ce sont les arguments qu’on fait valoir aujourd’hui à travers ce recours. On a été audiencés devant Conseil d’État dans le cadre d’une procédure en référé. On demande au Conseil d’État d’ordonner à la préfecture de police de Paris de cesser l’utilisation illégale des drones.

    Malika Barbot : Pour continuer sur les outils, on a vu, à Hong-Kong, que les voyageurs arrivant sont placés en quarantaine avec un bracelet électronique, ils ont aussi l’obligation de télécharger une application. Vous l’avez un peu évoqué avec la normalisation, mais est-ce que ce genre de pratique tend à se répandre de manière plus large ?

    Félix Tréguer : Oui. On le voit à Hong-Kong, on le voit en Europe par exemple en Pologne où les personnes mises en quarantaine devaient envoyer régulièrement, à travers une application « proposée », entre guillemets, par la police, un selfie depuis leur intérieur à chaque qu’on leur envoyait un SMS leur demandant de le faire pour contrôler le fait qu’elles étaient bien chez elles.
    Dans une province australienne, le gouverneur a aussi autorité pour faire installer des dispositifs, des objets connectés dans les domiciles des personnes mises en quarantaine, ça peut être des caméras de vidéosurveillance ou des sortes de bracelets électroniques qui seraient connectés et qui, là encore, pourraient attester qu’une personne respecte bien ses obligations de quarantaine.
    En Russie, plus franchement dans le camp des démocraties dites libérales, c’est la reconnaissance faciale qui est utilisée partout dans Moscou pour, là encore, repérer les trombines des personnes qui ne respecteraient pas leurs obligations de confinement.
    Donc on voit, comme ça, un florilège de technologies sécuritaires être utilisé dans le cadre de cette crise. Il y a aussi les caméras thermiques dont on pourrait parler, qui sont assez largement utilisées en Europe.
    En fait, beaucoup des technologies un peu flippantes, un peu effrayantes sur lesquelles on travaille depuis plusieurs mois dans le cadre de cette campagne, c’est une espèce de florilège et d’explosion tous azimuts qui les fait proliférer avec des justifications qui ne sont plus, comme c’était le cas il y a encore quelques mois, fondées sur la peur du risque terroriste ou de la délinquance ou un discours plus technocratique lié à l’optimisation des activités de police ou de la gestion des villes dans les Smart Cities, qui étaient un peu les grandes catégories du discours promouvant ces technologies dans l‘espace public urbain. Là c’est pour faire appliquer les règles de distanciation sociale. Ce qui est intéressant c’est qu’on est à la fois dans des choses qui arment une forme de coercition – on l’a largement vu en France avec le déploiement policier massif, les verbalisations par millions et les contrôles très nombreux pour faire respecter les règles de confinement qui étaient une forme d’assignation à résidence, qui s’assimile à des mesures privatives de liberté assez drastiques. Il y a ces logiques plus souples, en apparence moins attentatoires aux libertés, basées sur une démarche volontaire, c’est l’exemple du backtracking qui nous est proposé aujourd’hui. On voit comment en fait, à travers ce spectre de pratiques de contrôle social plus ou moins coercitives, les dernières avancées en matière de technologie numérique, en matière d’informatique, sont mobilisées pour resserrer les mailles du contrôle social.

    Plusieurs voix off : Ceci n’est pas une parenthèse.
    Les entretiens de Radio Parleur sur le monde d’après.
    Plus rien ne sera jamais comme avant, mais tout doit rester comme avant.
    Une petite partie de beach-volley ? Ouais !
    Vous vous trompez lourdement si vous pensez qu’en réalité le monde d’après on verra après.
    Ohhh !
    Vous devriez préparer le monde d’après si tant est que vous y croyez vraiment, déjà dans ce plan d’urgence, et ce n’est pas le cas.
    C’est ce qu’on va voir.

    Deuxième partie. Ce que la crise met à l’arrêt.

    Malika Barbot : On va maintenant passer à une partie sur ce que la pandémie ralentit et c’est notamment les libertés individuelles. L’état d’urgence sanitaire a été instauré le 24 mars dernier. Il est prolongé au moins jusqu’au 10 juillet, d’ailleurs l’avocat Raphaël Kempf évoquait le sujet au micro de Radio Parleur il y a quelques jours.
    Quelle est votre position sur cette prolongation, puisque certains s’inquiètent par exemple de son inscription dans le droit commun ?

    Félix Tréguer : C’est en effet un risque typique des dispositifs d’urgence qui créent une forme de sédimentation des mesures dérogatoires, des mesures adoptées sous le coup de l’exception mais qui, en fait, banalisent des pratiques policières qui sont déjà en devenir, qui sont parfois émergentes, pas encore complètement installées. C’est le cas des drones, on en a largement parlé, mais il y a plein d’autres logiques de ce type, on l’a vu parle passé. En effet, les dispositifs légitimés dans le cadre de l’urgence et de l’exception sont inscrits dans le droit et tendent à devenir constants.

    Dans les cours de droit public, quand on est étudiant en droit, on nous parle souvent de l’effet cliquet. L’effet cliquet c’est cette idée que le progrès des libertés serait constant et à chaque fois qu’une nouvelle liberté ou une nouvelle disposition protégeant les libertés fondamentales, les libertés publiques, apparaît en droit, il y a comme un effet cliquet qui fait qu’on ne revient pas en arrière. Ça me semble être l’un des grands mythes, des grandes fictions juridiques que cette idée d’un progrès continu des libertés. On peut le mesurer à l’aune de ces dernières années et de ces dernières décennies même, l’effet cliquet semble davantage valoir pour les dispositifs de contrôle social légitimés par l’exception que pour les libertés. On est plutôt dans une tendance à un recul, en effet tendanciel, du champ de la protection juridique des libertés.
    C’est évidemment ce que fait craindre cet état d’urgence prolongé qui s’accompagne, en plus, d’un contrôle notamment parlementaire extrêmement lacunaire.
    Au-delà du backtracking, des drones, des technologies de surveillance dans l’espace public urbain, il y a aussi eu la création à travers cette dernière loi de nouveaux fichiers pour permettre de repérer les personnes malades et ensuite les personnes à risque, notamment celles repérées au travers des politiques de contact tracing menées par des équipes médicales ou de soignants. De nombreux soignants justement, de nombreux médecins, certains syndicats ont dénoncé l’atteinte très forte au secret médical, au fait que des personnes pas du tout habilitées, habituées à manipuler des données de santé extrêmement sensibles y étaient autorisées dans le cadre de ces nouveaux dispositifs. Donc il y a, comme ça, tout un emballement, un effet de contamination juridique et de création de nouvelles pratiques de surveillance qui dépassent le champ du numérique.

    Un autre aspect, une autre des modalités de surveillance qui prospère à l’aune de la crise, c’est aussi une forme d’autosurveillance justement, de contrôle des citoyens par les citoyens, de contrôle beaucoup plus horizontal. On lisait notamment, dans les premières semaines du confinement, que les standards des services de police ou de gendarmerie étaient saturés d’appels de personnes voulant délater le fait que leur voisin ou leur conjoint ou des connaissances ou des quidams se baladaient dans la rue sans aucune justification.
    C’est d’ailleurs l’effet à la fois du discours sur la crise, du discours très guerrier qui a été brandi par les autorités, notamment par le président de la République Emmanuel Macron avec son anaphore « nous sommes en guerre, nous sommes en guerre » dans son discours du 16 mars ou du 15, tout le vocabulaire guerrier largement mobilisé sur les médecins, les agriculteurs au front et tout ça, les appels à l’unité nationale pour mieux justifier de ne surtout pas critiquer les modalités de gestion de crise. Tout ça apporte des effets en réveillant des tempéraments autoritaires chez les sujets, chez nos concitoyens avec, aussi évidement, cette peur entretenue par le discours sur le risque sanitaire qui conduit à ces comportements de délation, de contrôle. Là encore ce sont des formes d’évolution anthropologiques, culturelles, qui risquent d’avoir des effets de long terme et qui pourraient être inquiétantes s’il n’y a pas rapidement de réaction et si on n’arrive pas aussi à cultiver des modalités de résistance,

    Malika Barbot : On va revenir sur cette notion de peur dans une dernière partie. Mais sur les libertés individuelles, la volonté du gouvernement de maîtriser l’information sur Internet semble se renforcer, on l’a vu pendant la pandémie avec une page reprenant les bons articles de fact-checking – elle n’existe plus depuis –, on le voit avec la loi Avia5 passée à l’Assemblée. Comment est-ce que ce contrôle participe à freiner les libertés individuelles sur Internet ?

    Félix Tréguer : Là encore, c’est plutôt un approfondissement de tendances qui étaient déjà à l’œuvre avant la crise, c’est typiquement le cas de la loi Avia où la lutte contre les discours dits de haine, sexistes, homophobes, racistes, était instrumentalisée pour justifier l’installation de nouvelles modalités de censure aboutissant à un recul très fort des libertés publiques.
    En gros, pour parler d’Internet qui est vraiment mon terrain d’expertise ,disons, ce qui se dessine et sans doute l’évolution majeure de ces dernières années, c’est la mise en place de formes de partenariats public-privé où on passe d’un régime où la liberté d’expression est normalement une liberté centrale, fondamentale, primordiale en démocratie, et c’est pour ça qu’elle fait l’objet de protections spéciales : certaines professions associées à cette liberté, notamment les journalistes, font l’objet de protection statutaire. Elle s’incarne en droit, en France, dans un texte très imparfait, néanmoins important, qui est la loi de 1881 sur la liberté de la presse et qui posait à l’époque, au gré d’un siècle de luttes extrêmement fortes pour la protection de la liberté d’expression et contre la censure, ce principe fondamental d’une protection judiciaire au travers d’audiences publiques, à travers des garanties particulières en termes de procédure devant un juge judiciaire.

    C’est ce principe fondamental du libéralisme politique dans ses aspects protecteurs des libertés publiques qui est en passe d’être remis en cause aujourd’hui à l’heure du numérique au travers de ses partenariats où, en fait, les missions de censure, de contrôle de la liberté d’expression, sont de plus en plus déléguées par les gouvernements aux grands acteurs de l’économie numérique, les grands prestataires de réseaux sociaux – Google, Facebook, Twitter et d’autres – à travers de nouvelles obligations juridiques qui poussent ces acteurs, à travers leurs algorithmes, à travers les dizaines de milliers de petites mains de la censure, ces travailleurs précaires embauchés aux quatre coins du monde pour cliquer à la chaîne et juger, en fait, de la conformité de tel ou tel contenu vis-à-vis des conditions d’utilisation de ces plateformes. Ces nouveaux dispositifs de censure sont entièrement privatisés mais sont installés à l’initiative des gouvernements. Ça s’assimile à un contournement du juge judiciaire, donc à un recul vraiment très important des libertés.
    D’ailleurs, pour en revenir à la crise actuelle, au tout début de la crise sanitaire, l’un des premiers échanges, l’une des premières actions conjointes de ces grands acteurs de l’économie numérique, notamment Google et Facebook, et des autorités de différents pays, ça a été de s’organiser pour faire la chasse aux fausses rumeurs et les censurer de manière la plus automatisée possible au travers des algorithmes d’analyse, de détection et de retrait des contenus litigieux. Il y a une forme de lutte contre, disons, les fake news et les fausses nouvelles liée à la crise sanitaire. On pourrait trouver ça pertinent et légitime. Le problème c’est qu’il n’y a aucune visibilité sur ces processus. Il y a des milliers, voire des centaines de milliers d’articles de presse, de blogs, d’expression publique qui sont censurés, passés aux filtres de ces algorithmes sur lesquels on n’a aucune visibilité collective, aucune transparence sur les décisions de censure opérées par ces assemblages public-privé. Ce sont bien ces modalités-là de censure qui sont en train de prospérer, de se généraliser, à la fois au nom des discours dits de haine, au nom des discours faisant l’apologie du terrorisme.
    Ce que montre aussi cette crise, justement sous couvert d’unité nationale, sous couvert de promouvoir des bonnes informations et des informations fiables sur la manière de se prémunir du risque épidémiologique, c’est à quel point, en fait, il y a une vraie tentation de la part des autorités de museler toute voix critique vis-à-vis de la gestion de crise du gouvernement. Je peux citer deux exemples pour illustrer cela. On a vu notamment une note du centre de recherche de la Gendarmerie nationale française sur l’antiterrorisme en cette période de covid qui, à côté de l’islamisme djihadiste extrémiste, à côté de l’ultradroite, parlait de publications de groupes émanant associés à ce qu’on appelle, ce que ces gens-là appellent, l’ultragauche et qui, parce qu’ils dénonçaient le spectre d’un État Big Brother, là je cite à peu près les mots de la note en question, estimait qu’il y avait une forme d’apologie du terrorisme qui légitimait des actions de sabotage d’infrastructures numériques, ce type d’actions qui ont émaillé l’actualité ces dernières semaines. En fait critiquer le fait que l’État, comme on le fait d’ailleurs à l’occasion de cette émission, critiquer le backtracking ou le fait que l’État déploie ses outils de contrôle social, ça s'assimile déjà, apparemment pour certains en tout cas, à une forme d’apologie du terrorisme.
    Le deuxième exemple de cette volonté de censure c’est une circulaire qui a été envoyée par l’Éducation nationale aux directeurs d’établissements scolaires à travers le pays, qui invite à répertorier des discours critiques sur la crise et surtout à faire en sorte que les enseignants n’aient pas de propos polémiques – c’était le terme utilisé dans cette circulaire – vis-à-vis de l’action de l‘action des autorités pour gérer cette crise.

    Malika Barbot : Nos libertés semblent aussi contraintes à travers notre biologie, nos propres corps. On veut tout connaître de nous, température, rythme cardiaque, nos visages, on est de plus en plus traduits en data, de moins en moins intraçables. Est-ce que ça veut dire que la science-fiction c’est maintenant ? Que l’anonymat est impossible ?

    Félix Tréguer : Je pense que l’anonymat total c’est sans doute quelque chose d’impossible, en tout cas très difficile à atteindre, c’est difficile de parler en termes absolus évidemment, mais, de toute façon, ce qui compte c’est d’adopter des comportements qui minimisent, en fait, notre exposition à la surveillance. C’est extrêmement compliqué parce que cette société de la surveillance forme un système avec lequel on est obligé de composer. De la même manière qu’on peut trouver l’économie capitaliste industrielle extrêmement dangereuse et néfaste pour l’humanité, on est aussi obligé bien souvent de faire avec même si on cherche à s’en émanciper, on cherche à adopter des pratiques qui nous en protègent au maximum. De la même manière, avec la société de surveillance, avec la société numérique, on est obligé de composer avec, donc c’est extrêmement compliqué. L’enjeu c’est effectivement d’adopter des pratiques qui vont rehausser le coût de la surveillance, qui vont pouvoir faire valoir des formes de liberté et des tactiques nous permettant de nous protéger et d’éviter, le plus possible, ces modalités de surveillance. Mais c’est évidemment extrêmement compliqué dans une société très bureaucratisée comme la nôtre et très numérisée.
    La contre-conduite stratégique qui consiste à se rendre anonyme reste praticable par certains aspects, mais elle ne sera jamais parfaite, on ne s’affranchira jamais du risque d’être identifié. On pourra rehausser le coût de la surveillance et c’est sans doute l’enjeu pour concevoir et mettre en place des pratiques de résistance à cette société de surveillance.

    Plusieurs voix off : Vous, les humains, vous vous multipliez, vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. Il y a d’autres organismes sur cette planète qui ont adopté cette méthode. Vous savez lesquels ? Les virus.
    Si vous arrêtiez de gueuler un peu !

    Ceci n’est pas une parenthèse.

    Il n’y a pas une France il y a 10 000 France et je pense que c’est quelque chose que j’aimerais combattre.
    Le monde d’avant n’est plus possible et plus envisageable, donc le Medef il faut qu’il comprenne que tout ça va être à l’État de payer quelque chose, il va falloir aussi que les grandes fortunes et les grandes puissances mettent la main à la poche.

    Troisième et dernière partie. Et maintenant ?

    Malika Barbot : Tout à l’heure vous avez évoqué le rôle de la peur qui semble aussi important dans le recours à la surveillance. Est-ce qu’on peut parler de déterminisme qui consisterait à faire reposer notre santé, notre sécurité, sur la technologie et pourquoi ?

    Félix Tréguer : On en a un petit peu parlé, en effet, en discutant du backtracking. Je pense que c’est quelque chose d’endémique, c’est-à-dire que ce rapport à la technologie, cette idée qu’elle offre des solutions à des problèmes politiques, sociaux, économiques, très complexes, ça relève d’un imaginaire qui très ancien, même si aujourd’hui elle s’incarne à l’aune de ces technologies flambant neuf qui semble en effet relever de la science-fiction que sont les dernières technologies informatiques. Ça renvoie à une recherche d’efficacité, une volonté de maîtrise du monde, de nous-mêmes, une volonté de maîtrise de la part des grandes organisations, notamment de la part de l’État vis-à-vis de la société qu’ils entendent gouverner. Ces discours, cet imaginaire-là prolifère et il est largement intégré par chacun d’entre nous, par des formes d’assujettissement et de socialisation qui nous font épouser un peu ces logiques.
    Je pense qu’une des modalités qu’on a expérimentées, parce qu’on n’en a pas beaucoup parlé, mais un des autres effets de la crise, on l’a pour le coup tous et toutes expérimenté à différents égards parce qu’il y a avait encore des gens qui étaient contraints et forcés d’aller travailler, de s’exposer aux risques ou, d’ailleurs, qui ne souhaitaient pas respecter les obligations de confinement, mais une grande partie d’entre nous avons été obligée – là c’est le cas, on enregistre cette émission à distance au travers de nos ordinateurs. On a fait l’expérience collective d’une société sans contact beaucoup plus massive que celle qu’on habitait encore il y a quelques semaines, qui était déjà très largement dématérialisée, où les interactions sociales se nouaient déjà largement à distance. Ça risque de durer encore de longs mois parce que la crise n’est pas finie, c’est dans doute un effet à long terme qu’on peut redouter à côté de l’installation plus profonde encore des pratiques de contrôle social.

    Malika Barbot : Par exemple Corey Robin, qui est professeur de science politique américain, évoque la peur comme instrument de pouvoir. Il évoque aussi un libéralisme de la terreur développé après les attentats terroristes de 2001. Est-ce qu’on continue toujours un peu dans cette voie avec une nouvelle peur qui serait la maladie ?

    Félix Tréguer : Je pense que c’est en effet un aspect. Après, on pourrait discuter de l’historisation, est-ce que c’est 2001, c’est toujours problématique de dire que ça a commencé en 2001, ce sont toujours des logiques qui sont reconfigurées par les crises, approfondies, réorientées parfois, mais qui ont toujours des racines historiques beaucoup plus anciennes. 2001 a été une crise antiterroriste qui a permis de généraliser des pratiques de surveillance, certaines technologies, certains programmes de contrôle, de surveillance, qui étaient déjà en germe, déjà en projet dès les années 90 notamment s’agissant de la surveillance d’Internet.
    Le problème c’est qu’il y avait déjà l’ensemble de ces finalités, l’antiterrorisme, la lutte contre la délinquance, l’optimisation des politiques urbaines dans la Smart City. Et là, désormais, on a cette idée d’une société hygiéniste, devoir adopter des gestes barrières, la distanciation sociale et toutes ces nouvelles injonctions, toutes ces nouvelles peurs qui s’articulent à tout un tas de pratiques de contrôle. C’est donc une modalité de légitimation supplémentaire qui s’ajoute à des dérives qui étaient déjà très prégnantes et, en effet, on peut redouter la crise sanitaire pour cette raison et, en même temps, on peut aussi chercher au sein de cette crise à résister à ces injonctions, à trouver d’autres modalités de prendre soin de nos santés, refuser tout cet appareil technocratique et cette modalité de gestion de crise techno-policière qu’on a vu fleurir ces dernières semaines.

    Malika Barbot : Internet est aussi un outil qui est utilisé dans les luttes, qui permet de faire émerger des solidarités. Comment fait-on pour que son utilisation ne soit pas à double tranchant ?

    Félix Tréguer : C’est compliqué mais comme plein de pratiques militantes, comme plein de stratégies, il y a toujours des mauvais côtés, des formes d’ambiguïté, des limites.
    Internet est très utilisé, notamment les réseaux sociaux centralisés soumis à ces dispositifs de censure dont on parlait tout à l’heure. On s’auto-justifie en se disant qu’aller sur ces réseaux sociaux c’est une manière de toucher des gens, de faire circuler l’expression critique, militante, des analyses, de toucher un public plus large et c’est sans doute vrai. Est-ce que c’est efficace pour autant, est-ce que le gain par rapport à des approches plus traditionnelles est avéré ? C’est plus discutable. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’on s’expose à des formes de surveillance publique-privée, à des formes de censure, donc il y a une ambiguïté assez fondamentale. Pour le coup, je pense qu’il faut composer avec Internet et il faut chercher à utiliser Internet de la manière la plus raisonnée possible.

    Je crois qu’il y a eu un surinvestissement dans ces technologies ces dernières années et qu’il faut se méfier et bien réfléchir à la manière dont utiliser de manière pertinente et parcimonieuse ces technologies. Je pense qu’il faut encore, en grande partie, faire avec, mais aussi, surtout, continuer. Ce sont des choses qu’on essaye de mettre en place à La Quadrature qui est quand même historiquement une association militante très liée au mouvement du logiciel libre, donc très tournée vers l’utilisation vers ces nouvelles technologies à des fins de militantisme. On se rend compte aussi de leurs limites et c’est pour ça qu’on investit de plus en plus des modes d’action traditionnels, des réunions dans les villes à l’échelle de quartiers, on publie des livres et, pour ceux d’entre nous qui le faisaient déjà c’est un aspect, mais on pense aussi trouver des modalités de publication des écrits publiés sur le site de La Quadrature à travers un format papier. Bref ! Il ne faut pas mettre tous ses œufs, d’une certaine manière, et se méfier d’un surinvestissement dans les technologies numériques.

    Malika Barbot : Pour finir avec une dernière question, à La Quadrature du Net vous revendiquez un Internet qui est libre, décentralisé, émancipateur. Il ne semble pas être dans la bonne direction. Est-ce que ce n’est pas déjà trop tard ou est-ce qu’il est encore possible encore de reprendre en main Internet ?

    Félix Tréguer : Internet est un réseau, on utilise un mot pour parler d’un réseau informatique mondialisé qui obéit à des logiques très nombreuses et souvent très contradictoires. Il y a à la fois le logiciel libre, les biens communs, le partage, la solidarité, des formes d’organisation militantes et l’avant-poste du capitalisme mondialisé hyper-technologisé, l’ubérisation de la société, etc. Donc c’est un objet extrêmement ambivalent et il est encore possible, je crois, d’en inventer des modalités, cette idée d’un réseau de communication transnational, décentralisé, cette idée-là qui est le rêve à l’origine des utopies numériques des années 90. Il est encore possible de penser des modalités d’une réappropriation des réseaux télécoms qu’on utilise pour communiquer, en partie au moins des outils informatiques, des ordinateurs, des logiciels, les logiciels, pour le coup, c’est plus facile, les ordinateurs c’est beaucoup plus compliqué de se réapproprier ces technologies extrêmement complexes. Il y a des initiatives qui se nouent sur chacun de ces fronts-là, en tout cas il est possible d’imaginer de faire vivre un Internet très différent de celui qui nous est proposé aujourd’hui.
    Justement, pour déconstruire un peu cette fascination vis-à-vis de la technologie, je crois qu’il faut arriver à se dire qu’un réseau beaucoup plus simple, beaucoup moins énergivore, peut-être plus lent, peut-être plus intermittent, c’est quelque chose de possible avec lequel, en fait, ou pourrait garder l’essentiel de ce qui fait la richesse d’Internet sans approfondir des logiques d’exploitation, de contrôle, qui font aussi leur lit de la prolifération de l’informatique dans la société.

    Plusieurs voix off : Ceci n’est pas une parenthèse. C’est la fin de cet épisode de votre série de podcasts pour repenser le monde d’après. Rendez-vous vendredi prochain pour un nouvel entretien et d’ici là, écoutez nos précédentes discussions sur radioparleur.net et sur vos applications de smartphone, le flux de podcast « Pensez les luttes ». Salut.
    Radio Parleur, le son de toutes les luttes. Écoutez-nous sur radioparleur.net.

2020-07-09

  • 13:04 UTC Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April jeudi 9 juillet 2020 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15) à distance
    9 Juillet 2020 - 17:15
    9 Juillet 2020 - 19:30

    Le groupe de travail Sensibilisation

    L'objectif du groupe de travail Sensibilisation de l'April est la production d'outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. Toutes nos ressources sont publiées sous licence libre, ainsi toute personne ou structure souhaitant sensibiliser au logiciel libre autour de soi peut les utiliser, les modifier et les partager librement.

    La participation aux actions du groupe de travail Sensibilisation est ouverte à tout le monde (membre de l'April ou pas).

    Quand et quoi ?

    Le groupe de travail Sensibilisation de l'April se réunit chaque 3ème jeudi du mois. D'autres réunions ponctuelles peuvent être organisées au cours de l'année.
    Toute personne intéressée peut participer aux réunions du groupe (membre de l'April ou pas). Dans la période actuelle, les réunions ont lieu à distance.

    La prochaine réunion du groupe de travail Sensibilisation aura lieu jeudi 9 juillet 2020 en visioconférence. Horaires : dès 17 h 30 et jusqu'à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Il sera possible de rejoindre la réunion à tout moment. À cette occasion, nous continuerons à travailler sur le projet Quiz enjeux de l'informatique.

    Pour tous les détails et vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le pad. Si vous prévoyez de rejoindre la réunion après 17 h 30, merci de préciser votre horaire d'arrivée en plus de votre nom/pseudo

    Image carte question Jeu du Gnou

    Quiz enjeux de l'informatique

    C'est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Les questions, du type QCM ou vrai/faux, sont au cœur de l'expérience de sensibilisation dans le Jeu du Gnou (voir ci-dessous). En même temps, elles constituent une ressource de sensibilisation à part entière et pourront être utilisées et partagées dans beaucoup de contextes différents (stands, ateliers, sites web, etc.).

    Le pad avec les questions déjà (ou presque) finalisées (à partir de la ligne 83).

    Le pad pour proposer de nouvelles questions.

    Image du Jeu du Gnou

    Jeu du Gnou

    Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux de l'informatique (libertés vs servitudes, protections contre les dangers).

    On peut déjà jouer au Jeu du Gnou ? Oui ! Il est possible de télécharger les éléments graphiques de la version beta depuis le pad principal du jeu.

    Qu'est-ce qu'il reste à faire ? Finaliser le livret accompagnant le jeu, réaliser le graphisme, rédiger de nouvelles questions.

    Comment contribuer ? Tester le jeu, relire et rédiger les textes, proposer des images, sont autant d'actions possibles pour nous aider à faire avancer le projet. Sans oublier bien sûr la participant aux réunions ! :-)

    Pour en savoir plus sur le Jeu du Gnou et sur comment contribuer, voir la page wiki du projet.

  • 10:12 UTC Pacte du Logiciel Libre et Municipales 2020 : bilan de la campagne

    À l'occasion des élections municipales de 2020, l'April a proposé aux personnes candidates de signer le Pacte du Logiciel Libre afin de marquer leur engagement, si elles sont élues, à mettre en place une priorité aux logiciels libres et aux formats ouverts dans leur collectivité. Le 28 juin 2020 – trois mois après le premier tour et dans le contexte particulier de la crise sanitaire – a eu lieu le second tour de ces élections à l'issu duquel 4 des signataires ont été élu⋅es maires de leur commune, dont 3 parmi les 10 villes les plus peuplées de France. L'Association a également pris part à l'initiative collective du Pacte pour la transition.

    L'April félicite ainsi Michèle Rubirola, nouvelle maire de Marseille, Christian Gatard, réélu à Chambray-lès-Tours, Michaël Delafosse, nouveau maire de Montpellier et Grégory Doucet, maire nouvellement élu à Lyon. Elle félicite plus globalement l'ensemble des personnes signataires élues au sein des conseils municipaux. L'association n'a pas mené une campagne aussi active que lors des élections précédentes. Un grand merci à toutes les personnes qui ont participé à cette campagne et qui ont pris contact avec les listes candidates ; grâce à leurs actions il y avait au premier tour 44 listes signataires (avec une personne candidate ou plus), dont 35 têtes de liste.

    L'April prendra rapidement contact avec les équipes nouvellement mises en place, afin de voir comment elles entendent donner corps à leur engagement pour une priorité aux logiciels libres dans les mois et années à venir.

    L'April avait également pris part à l'initiative du Pacte pour la Transition dont le but était de proposer des mesures concrètes pour construire des communes plus écologiques, plus solidaires et plus démocratiques. Elle était porteuse d'une proposition : « Donner la priorité au logiciel libre dans le service public pour une informatique loyale au service de l'intérêt général » qui s'accompagnait de ressources utiles, d'argumentaires et d'exemples d'actions à mener au sein des collectivités. Vous pouvez retrouver les signataires du pacte par code postal. Un bilan détaillé devrait être disponible d'ici quelques semaines.

    L'April encourage chacun et chacune à s'appuyer sur ces ressources pour porter les mesures du Pacte pour la transition, comme celles du Pacte du logiciel libre, auprès des majorités nouvellement élues tout au long de leur mandat.

2020-07-07

2020-07-06

  • 20:34 UTC Revue de presse de l'April pour la semaine 27 de l'année 2020

    Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

    [Infoguerre] Logiciel Libre ou Open Source: de l'idéologie à l'influence

    ✍ Cédric Joly, le .

    [Le Monde Informatique] Véronique Bonnet prend la présidence de l'April

    ✍ Dominique Filippone, le .

  • 12:09 UTC L'April publie son rapport d'activité 2019

    Page de couverture du rapport d'activité 2019

    Avec quelques mois de retard sur le calendrier initial, l'April publie son rapport d'activité 2019 (77 pages) et vous invite à le consulter en ligne ou en version PDF.

    Depuis 1996, l'April est animée par une ambition : « logiciel libre, société libre ». Soutenue notamment par les contributions de ses membres et les dons, l'April mène un important travail de défense et de promotion du logiciel libre. À l'heure où le Libre obtient une reconnaissance certaine nous devons redoubler d'efforts pour que les principes essentiels du logiciel libre ne se dissolvent pas dans les effets de mode et le pragmatisme indifférents à l'éthique du Libre. La menace sur nos libertés s'est globalement aggravée. L'engagement en faveur du Logiciel Libre est donc plus que jamais d'une importance fondamentale.

    Copie écran commission d'enquête

    Comme l'année précédente, en 2019 nous avons activement participé à la mobilisation contre le projet de directive européenne sur le droit d'auteur, notamment contre l'article 17 qui pouvait affecter les plateformes de développement logiciel. Si une exclusion de ces plateformes a bien été acquise, l'April est restée fortement mobilisée étant donné la menace globale pour les libertés en ligne. Malheureusement, malgré une incroyable mobilisation citoyenne le Parlement européen a validé la généralisation de la censure automatisée mardi 26 mars 2019.
    Nous avons également notre travail d'enquête et de sensibilisation sur le dossier « Open Bar » entre Microsoft et le ministère des Armées.
    Nous avons travaillé sur le projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et pour une économie circulaire. Quelques avancées en termes de droit à l'information ont été obtenues, mais les propositions les plus ambitieuses ont été renvoyées à 2020 et à la transposition de deux directives.
    L'April a été auditionnée par la commission d'enquête du Sénat sur la souveraineté numérique. Dans son rapport, la commission indique qu'il est urgent d'engager une réflexion au niveau interministériel sur la conduite d'une politique publique du logiciel libre.
    L'association s'est également mobilisée pour tenter d'instaurer une priorité au logiciel libre dans l'Éducation via le projet de loi pour une école de la confiance, malheureusement sans succès. Mais ce n'est que partie remise.
    Suite à notre action en 2019 et début 2020, parmi les 32 mesures proposées dans le Pacte pour la Transition pour les municipales 2020 figure la priorité au logiciel libre dans le service public.
    L'April a fait partie du comité d'orientation et du jury pour l'attribution des labels « Territoire Numérique Libre » de l'Adullact, label qui a pour objectif de mettre en valeur l’utilisation des logiciels et systèmes d’exploitation libres au sein des collectivités territoriales.
    Nous avons également agi sur le Health Data Hub (plateforme d'exploitation des données de santé) et sur d'autres dossiers, que vous pouvez découvrir dans le rapport d'activités.

    Bannière Chapril

    L'April participe depuis 2018 au collectif CHATONS (Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires) de Framasoft, en proposant des services libres et loyaux sur notre site Chapril. Neuf services (rédaction collaborative de textes en ligne, planification de rendez-vous, échanges de texte de manière sécurisée, visioconférence…) de notre Chapril sont disponibles et d'autres sont à venir. N'hésitez pas à tester et utiliser ces services.

    En 2018, des réflexions avaient avancé concernant le développement d'un logiciel libre de gestion de la valorisation du bénévolat et sur l'usage des logiciels libres en milieu associatif. En 2019, ces réflexions ont conduit à la création de Bénévalibre, logiciel libre (dont une instance est accessible) destiné à faciliter la valorisation du bénévolat. L'April, par l'intermédiaire de son groupe de travail Libre Association et avec l'appui de temps salarié, a fortement contribué à l'aboutissement du projet dont la version 1 est désormais en production.

    Image de l'Expolibre dans une bibliothèque

    En 2019, le site de l'Expolibre, ainsi que les panneaux, ont été traduits en italien. L'Expolibre a été présente à plusieurs événements. Le groupe travail Sensibilisation de l'April produit des outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre. Le groupe a travaillé notamment sur « Le jeu du Gnou » (jeu coopératif et pédagogique) et sur un « Quiz enjeux de l'informatique » (questions autour du logiciel libre, les licences libres, etc).

    Les membres de notre groupe de travail Trad GNU assurent les traductions en français du site du projet GNU et de la lettre d'information mensuelle publiée par la Fondation pour le Logiciel Libre. Près de 104 heures (contre 72 en 2018) de vidéos et d’émissions de radio ont été transcrites. Un total de 134 transcriptions relues, finalisées et publiées au cours de l'année 2018. Plus de 2 600 événements ont été référencés sur le site de l'Agenda du Libre (20% d'événements en plus par rapport à 2018), dont nous assurons la gestion et le développement.. PLus de 250 événements, nouveau record, ont été répertoriés dans le cadre du Libre en Fête 2019. L'édition 2020 n'aura pas le même succès, suite au confinement de la poluplation.

    Photo stand April

    En 2018, nous avions démarré une nouvelle action importante pour la promotion et la défense des libertés informatiques : une émission de radio sur Cause Commune. Libre à vous ! est une émission d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'April traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission donne également très régulièrement la parole à des personnes, structures externes. Cette émission s'adresse à tout le monde. Pour pouvoir traiter encore plus de sujets et être réactif par rapport à l’actualité l'émission est devenue hebdomadaire en janvier 2019. 70 émissions ont été diffusées depuis mai 2018. Pour chaque émission sont mis à disposition le podcast de l'émission complète et un podcast pour chacun des sujets traités dans l'émission. La transcription est aussi disponible. Retrouvez l'ensemble des podcasts en ligne avec au programme notamment : l'Éducation nationale, les services libres et loyaux, l'achat de matériel, le financement de projets, la Gendarmerie nationale, l'ANSSI, les stratégies logiciel libre d'entreprises, les femmes et l'informatique, les espaces publics numériques, logiciel libre et collectivités, entreprises, associations, le métier du développement logiciel libre, téléphonie mobile et libertés, les distributions GNU/Linux, l'Open Bar Microsoft/Défense, les GULL (Groupes d'utilisateurs et d'utilisatrices de logiciel libre), la directive droit d'auteur, les données publiques, Wikipédia, Framasoft, Open Food Facts, OpenStreetMap, les DRM (menottes numériques)… et les chroniques de notre équipe. Abonnez-vous au podcast pour ne louper aucune émission.

    Un grand merci aux membres de l'April, à l'équipe salariée, à nos soutiens qui nous permettent d'avoir une association vivante et active pour la promotion et la défense du Logiciel Libre.

    L'April sera ce que vous et nous en ferons. Pour mener ses actions, l'April a besoin de votre soutien. Vous pouvez soutenir le logiciel libre et les actions de l'April en faisant un don maintenant ou en adhérant maintenant à l'April.

    Ensemble, continuons à développer l'informatique libre !

    Rejoignez l'April dès maintenant !

2020-07-03

  • 14:43 UTC Super Citoyenne : Véronique Bonnet - Radio Barbès


    Véronique Bonnet

    Titre : Super Citoyenne : Véronique Bonnet
    Intervenant·e·s : Véronique Bonnet - Léa - Thierry
    Lieu : Émission Super Citoyenne le pouvoir est entre tes mains !, Radio Barbès
    Date : mars 2020
    Durée : 1 h 25 min 53
    Écouter le podcast
    Licence de la transcription : Verbatim
    Illustration : Véronique Bonnet, Trombinoscope de l'April - Licence, sauf mention contraire, LAL version 1.3 ou ultérieure, CC-BY-SA version 2.0 ou ultérieure et GNU FDL version 1.3 ou ultérieure, en savoir plus.
    NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
    Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

    Transcription

    Thierry : Mesdames, Messieurs, bonjour, bonsoir. Vous êtes bien sur Radio Barbès et plus précisément vous êtes à l’écoute de l’émission Super Citoyenne le pouvoir est entre tes mains !. Qu’est-ce qu’une citoyenne ? Pour répondre à cette question, je vais me tourner vers notre maîtresse Capella maison, il s’agit de Léa.

    Léa : Citoyennes, citoyens, bonjour. Attention, attachez bien vos ceintures, petit voyage dans le temps. Selon le Petit Larousse Illustré de 1999, une citoyenne, ou un citoyen, peut se définir de quatre manières différentes :

    • la première, dans l’Antiquité, c’est une personne qui jouissait du droit de cité, notion que nous avons déjà abordée dans notre première émission ;
    • la deuxième, il s’agit d’un membre d’un État considéré du point de vue de ses devoirs et de ses droits civils et politiques ;
    • la troisième, sous la Révolution française, il s’agissait d’un titre qui se substituait à madame ou monsieur ;
    • et la dernière, le terme désigne péjorativement, ou tout au moins familièrement, un individu, un drôle de citoyen, une drôle de citoyenne.

    Thierry : Et avec cette émission, nous avons envie de mettre à l’honneur des personnes qui sont justement de drôles de citoyennes et je pense que nous pouvons profiter de ces rendez-vous pour essayer de donner ses lettres de noblesse à cette expression, pour essayer de faire oublier ses sens péjoratifs ou familiers. J’ai le plaisir, cette fois-ci, d’accueillir une drôle de citoyenne en la personne de Véronique Bonnet qui est philosophe et qui est militante du logiciel libre.
    Véronique, comme nous sommes sur une radio locale très ancrée dans le 18e arrondissement de Paris, je vais te demander, si tu le veux bien pour te présenter, de nous expliquer un petit peu quelle est ta relation avec le 18e arrondissement.

    Véronique Bonnet : La première fois que j’ai entendu prononcer le nom d’une rue du 18e arrondissement, j’étais petite. Ma grand-mère me parlait de la vie de mon grand-père et elle me disait que lorsque le moulin de son père, donc du père de mon grand-père, avait brûlé, il y avait eu un moment assez compliqué. Le père de mon grand-père était alors veuf, il avait épousé une nouvelle femme, femme qui, avec lui, s’était installée rue Ordener. Il se trouve que cette marâtre, j’ose utiliser le terme, a été très marquante pour mon grand-père puisqu’elle l’obligeait à faire les poubelles rue Ordener et elle le battait lorsqu’il ne rapportait rien. Donc pour moi, j’étais petite, cette rue Ordener sortait un peu de l’ordinaire et cette rue Ordener était articulée à l’idée d’ordures et, en même temps, à cette quête de la part de mon grand-père d’une sérénité et pour ça il devait absolument trouver et rapporter des choses à la maison.

    Thierry : Donc c’est une rue qui sort de l’ordinaire, on peut qualifier cette rue Ordener de rue « extra-ordener » ?

    Véronique Bonnet : Elle l’est sans doute et je dirais qu’elle s’est avérée extraordinaire une seconde fois. Pour ça j’ai besoin de faire une transition dans mon histoire.
    Il se trouve que mon grand-père a été employé à la SNCF, il était cheminot, il conduisait alors les machines à vapeur avec le charbon ; cette machine extraordinaire, elle aussi, s’appelait Suzanne.

    Thierry : Comment s’appelait la marâtre de ta première anecdote ?

    Véronique Bonnet : Je n’en ai aucune idée, je n’ai même aucune idée du nom du père de mon grand-père, mais il y a dans cette rue qui était au début de beaucoup de pratiques et de mon grand-père et des miennes, je dirais peut-être que ce recyclage que permet le logiciel libre est tout à fait en phase avec cette thématique de la réutilisation puisque, d’une certaine façon mon grand-père, lorsqu’il avait parcouru cette rue Ordener, faisait comme un cadeau à sa marâtre pour être tranquille, pour ne pas être battu.
    Il se trouve qu’après avoir été cheminot et, à juste titre, la retraite des cheminots arrivait assez tôt – que mon grand-père est mort d’un cancer étant donné tout le charbon qui était dans ses poumons – il a pu, pour mettre du beurre dans les épinards, exercer la fonction d’éboueur, renouant ainsi, d’une certaine façon, avec ce qui avait pourri son enfance, mais, je crois, le vivant, le reconfigurant, d’une façon très forte puisqu’il était extrêmement apprécié, il rendait des services : lorsqu’il trouvait quelque chose qui pouvait être utilisé, il savait à qui le proposer et, d’une certaine façon, cet usage de ce qui ne pouvait plus servir, mais qui pouvait servir quand même, a aussi orienté toutes les premières impressions que j’ai eues de mon grand-père qui me rapportait aussi bien des livres mis au rebut, aussi bien de vieux vêtements qui n’étaient plus portés. Il me semble que j’ai grandi avec cette idée d’un partage, cette idée d’une réutilisation qui peut aussi devenir une manière de vivre, pas simplement dans la réutilisation qu’on peut faire de certaines chaussures, de certains livres – je me réjouis que les boîtes à livres fleurissent –, mais je dirais que la philosophie – mon métier est d’être professeur de philosophie – est aussi, à sa façon, une manière de revisiter des propositions qui sont devenues désuètes parce que le contexte a changé, de les recontextualiser, éventuellement de les marier, peut-être essayer d’aller plus loin qu’elles, mais ça ne serait pas tout à fait faire du neuf avec du vieux, ça serait prendre un élan sur des propositions qui ont servi dans des querelles théoriques à un moment donné pour essayer d’habiter les querelles qui sont actuellement les nôtres.

    Thierry : Si j’ai bien compris, tu as une expérience du 18e qui est très liée, en réalité, à la notion de recyclage.

    Véronique Bonnet : J’ose à peine dire une autre anecdote qui est en droite ligne de celle-ci. Il se trouve qu’un jour, là j’avais une trentaine d’années.

    Thierry : C’était il n’y a pas longtemps.

    Véronique Bonnet : Non, c’était il y a très longtemps ! J’allais assez régulièrement aux Puces de Saint-Ouen et, pour cela, je prenais, avec mon mari, le bus 85. Il se trouve que ce bus 85 passe très exactement dans la rue Ordener. Un jour, j’étais dans le bus avec mon mari, et que voit-on de la vitre du bus ? Exactement à l’angle de la rue Ordener et de la rue Clignancourt, dans des gravats, mais vraiment des tas de gravats puisqu’il y avait des travaux dans un immeuble, nous apercevons un comptoir de bar. Mon mari est aussi gravement atteint que moi, que fait-on dans ce cas-là ? Il faut sortir très vite du bus, il faut trouver le patron du chantier, il faut négocier, il faut bien évidemment, et c’est tout à fait normal puisque des personnes aident à le mettre en dehors des gravats, remercier ces personnes et après il faut commencer à réfléchir à savoir comment faire. Nous étions un 14 juillet, un 14 juillet en plus ! Mon mari essaie d’aller dans un bar, il n’y avait pas de téléphones portables à l’époque. Il essaie d’appeler une amie qui a une 4L. L’amie vient avec la 4L, évidemment le comptoir de bar est beaucoup trop grand. Elle propose d’aller jusqu’au boulevard Barbès essayer d’acheter une scie pour scier les pieds du comptoir de bar.

    Thierry : Pour le désolidariser de l’endroit où il était implanté ?

    Véronique Bonnet : Non. C'était trop grand, tout simplement ça dépassait, donc on aurait coupé et on aurait ensuite réinstallé. Impossible ! Étrangement aucun taxi, puisqu’il y a quand même des taxis qui ont de très grands coffres, n’accepte de venir dans le quartier. Et fort heureusement, brusquement, il y a une camionnette qui passe avec des personnes et nous chargeons ce comptoir de bar. C’était un triomphe, nous avions trouvé une solution et, toujours avec grande émotion, nous l’avons, nous avons fait un coin bistrot chez nous. C’est un peu à travers le souvenir de mon grand-père, à travers cette rue Ordener qui a sans doute été l’occasion d’un grand chagrin pour mon grand-père, et de ce triomphe, un peu de cette revanche, qui a été la nôtre d’avoir appris, peut-être en partie de lui, à réutiliser, à réinventer les objets, nous avons toujours ce moment – j’ai presque en vie de dire ce moment plutôt que cet objet parce que souvent les objets sont investis par un moment – nous avons toujours ce moment et cet objet du 18e arrondissement à la maison.

    Thierry : La camionnette qui est passée est passée par hasard, elle a accepté de s’arrêter ?

    Véronique Bonnet : C’était quasiment un miracle !

    Thierry : Donc non seulement tu relies le 18e à la notion de recyclage, mais il y a aussi la notion de solidarité.

    Véronique Bonnet : Oui, de gentillesse, d’accueil, de tentative de chercher une solution, bien sûr. Et tout cela, en plus, un 14 juillet.

    Thierry : Jour férié.

    Véronique Bonnet : Le jour de la fête nationale.

    Thierry : C’est marrant parce que j’avais prévu de te demander de me définir ce qu’est la philosophie, de me définir la notion de philosophie, en réalité tu as déjà commencé un petit peu à le faire.

    Véronique Bonnet : Peut-être. Oui.

    Thierry : Tu nous as expliqué que la philosophie, pour toi, c’est une manière de recycler les idées, de les réutiliser, de se les approprier, de les transformer, de les accoler les unes aux autres, mais pour quelles finalités ?

    Véronique Bonnet : Je dirais que les finalités, lorsqu’il ne s’agit pas, bien sûr, d’écrire un mémoire de doctorat qui fait qu’on va plutôt chercher son terrain de prédilection même s’il est dans la zone de confort, même s’il n’est pas d’extrême urgence, je dirais que ce qui nous sollicite en philosophie c’est d’essayer d’accueillir les notions qui émergent, les notions qui auraient été assez improbables. Je pense, par exemple, à des notions de l’informatique comme ce qu’on appelle la scalabilité, c’est-à-dire la possibilité, pour un logiciel, de pouvoir monter en puissance sans rejeter des requêtes, sa possibilité de fonctionner encore alors qu’il est très sollicité. Ou encore la notion de portabilité, c’est-à-dire comment un logiciel qui peut faire certaines tâches avec une envergure modeste va pouvoir changer d’échelle, va pouvoir être utilisé dans un contexte autre où, sans doute, il sera beaucoup plus sollicité.

    Thierry : Là tu nous fais un parallèle avec l’informatique pour nous expliquer qu’au travers de la philosophie tu t’amuses, j’en envie d’utiliser le mot « amuser », le verbe « amuser », tu t’amuses à prendre, à étudier des vieilles idées – je ne veux pas citer de noms mais si on parle de Kant j’ai envie de dire que c’est vieux - et tu testes la scalabilité, la portabilité de ces idées-là ?

    Véronique Bonnet : C’est possible, mais souvent je pars plutôt d’une situation contemporaine. Par exemple, il y a aussi en informatique une notion qui devient très centrale, c’est la notion de sérendipité. La sérendipité – Serendip l’ancien nom de Ceylan – c’est lorsque, par le jeu des liens hypertextes, alors qu’on avait prévu de regarder un document, il se trouve que de lien en lien, c’est d’ailleurs pour ça qu’on parle de navigation, on en vient parfois à une page dont on s’aperçoit que c’était précisément la page qui pourrait nous rendre service, étant donné une préoccupation qu’on avait par ailleurs. Autrement dit, la sérendipité c’est trouver sans avoir cherché. Il me semble que ça devient vraiment très intéressant si on regarde, par exemple, la querelle entre Descartes et Pascal. Descartes c’est le philosophe de la méthode, c’est-à-dire que ce qui intéresse Descartes, c’est quel chemin on prend ; méthode ça veut dire chemin par lequel on arrive à quelque chose. Et, à force de chercher les conditions exemplaires de la méthode, c’est vrai qu’on a fait de Descartes le philosophe de la méthode, le philosophe du chemin. C’est vrai qu’il y a quand même quelques théorèmes de Descartes, c’est vrai qu’il y a les coordonnées cartésiennes qui sont des outils mathématiques. Pascal, qui se moque de ce fait de Descartes, lui, opte d’une certaine façon pour la sérendipité, à savoir qu’il se moque de la condition de la condition de la condition, c’est ce qu’il appelle la « Raison des effets », c’est-à-dire qu’il pose une chose si ce quelque chose a des effets puissants.

    Thierry : J’avoue que là, de lien en lien, tu m’as perdu.

    Véronique Bonnet : Je reviens dessus en très court. Pourquoi est-ce que la sérendipité peut être vraiment une notion très féconde et très intéressante si on utilise certains conflits précédents ? Parce qu’on voit par exemple que deux philosophes s’opposent. L’un s’appelle Descartes. Ce qui intéresse Descartes c’est de chercher, pour faire quelque chose, la condition – comme il y a une condition il faut chercher la condition de la condition, puis la condition de la condition de la condition – c’est-à-dire qu’il cherche le chemin, il s’intéresse à ce qui précède quelque chose. Évidemment Pascal, lui, d’une certaine façon, va se moquer de cette manie de la méthode, peut-être qu’il faut aussi une méthode pour chercher la méthode, il y a une régression à l’infini. Ce qui intéresse Pascal c’est plutôt une raison des effets, c’est-à-dire que, s’il sent que quelque chose va fonctionner, il l’adopte – c’est un petit peu aussi à la manière des axiomes de la géométrie – et ce quelque chose est justifié non pas par ses conditions mais par ses effets : ça marche.
    C’est un petit peu ce qu’on a appelé, dans le registre politique, la culture du résultat. La sérendipité arrive à des effets, elle ne sait pas bien pourquoi, peut-être parce que qu’il n’y a pas eu de méthode suffisante, mais elle les accueille.

    Thierry : C’est un peu dingue, je vais être un peu dur parce que tu es partie d’une définition que je trouve très simple de la philosophie, peut-être que je la simplifie et que je la transforme un peu, mais à savoir qu’il s’agit d’une sorte de recyclage des idées. C’est ça ?

    Véronique Bonnet : Oui.

    Thierry : Pour les transformer, pour se les approprier, puis tu as fait un parallèle avec l’informatique et ensuite tu nous as cité des auteurs philosophes et c’est là que j’avoue que je commence à me perdre. C’est-à-dire autant je bois tes paroles quand tu es tout à fait claire, j’ai envie de dire quand tu nous parles simplement, autant, quand tu commences à faire un lien avec l’informatique, déjà pour moi qui ne suis pas du tout informaticien ça commence à être difficile à suivre.

    Véronique Bonnet : Tu vois quand même ce qu’est un lien hypertexte ?

    Thierry : >Eh bien non, justement !

    Véronique Bonnet : Ah, d’accord.

    Thierry : Hypertexte, déjà, c’est un terme que je ne maîtrise pas du tout.

    Véronique Bonnet : Par exemple quand tu prends Wikipédia, il y a des mots qui sont en bleu, tu cliques dessus et tu te retrouves dans une autre page et sur l‘autre page il y a d’autres mots en bleu, tu cliques dessus et tu es sur une autre page. Et, de lien en lien, tu finis par tomber sur la page, alors peut-être pas la page de ta vie, en tout cas la page qui, à ce moment-là de ton existence, peut avoir un grand intérêt.

    Thierry : Là on s’arrête pour l’instant dans la discussion avant d’arriver sur les philosophes que tu as cités, est-ce que ce n’est pas un petit peu inciter les gens à une sorte d’errance sur Internet et, je ne dis pas ça de manière négative, à une sorte de perte de temps ?

    Véronique Bonnet : Je n’ai pas du tout parlé d’incitation. Il n’y a pas eu du tout de jugement de valeur. J’essaie simplement d’aborder d’une façon sèche ce que c’est que privilégier des effets plutôt que privilégier des conditions.
    Je vais prendre un exemple qui est peut-être plus clair pour toi. On va se transporter au 6e siècle avant notre ère et là il y a un basculement qui est très important en Grèce concernant la manière de parler. Avant le 6e siècle, déjà, il y a très peu de personnes qui parlent, il y a très peu de personnes qui ont le droit de s’exprimer. Il y a les rois, il y a quelques dignitaires religieux, il y a éventuellement les descendants parce qu’il faut préparer la suite. Le principe est le suivant, ça s’appelle le discours d’autorité : quand quelqu’un, et ils sont très rares à le faire, parle, ce qu’il dit est vrai, c’est-à-dire qu’il y a un effet, c’est impossible d’objecter, c’est impossible de demander des comptes, c’est impossible de protester, la parole est vraie parce qu’elle est prononcée par qui de droit. Ce système de parole privilégie évidemment l’efficacité.
    Qu’est-ce qui se passe au 6e siècle ? C’est vrai qu’entre temps il y a des choses qui sont compliquées, il y a beaucoup de guerres, les rois n’ont pas le temps de transmettre la parole à leurs descendants.

    Thierry : Et pour bien resituer, 6e siècle avant J.-C., on est 300 ans avant Alexandre le Grand. On est 600 ans avant la naissance…

    Véronique Bonnet : C’est ça, absolument. C’est ce qu’on appelle le miracle grec, c’est le moment du miracle grec. Et là va apparaître une forme de parole qui est complètement inédite. Il y a trois principes. Premier principe : quiconque a le droit de parler, ça c’est la naissance de la démocratie grecque.

    Thierry : N’importe qui a le doit de parler.

    Véronique Bonnet : N’importe qui, il faut être citoyen, il ne faut pas être femme, il n’y a pas de super citoyenne à l’époque, il n’en est même question sauf chez Aristophane qui s’en moque, qui se moque des femmes qui prennent le pouvoir.
    Donc il y a trois principes : quiconque peut parler ; quiconque peut objecter ; il faut un troisième principe parce que sinon ce sera la cacophonie, tout le monde dira n’importe quoi et sera interrompu n’importe quand par n’importe qui, le troisième principe c’est la cohérence, c’est-à-dire qu’on ne peut pas simultanément poser une chose et son contraire, dire A et non-A.
    Pourquoi est-ce qu’on va se retrouver exactement dans la même opposition qu’entre Descartes et Pascal ? Tout simplement parce que cette parole de cohérence, on l’appelle comme ça, qui s’oppose à la parole d’autorité, celle qui est puissante parce que de toute façon il n’y a pas de réplique possible et tout ce qu’on dit est vrai si on a le droit de parler, il se trouve que ça va établir une opposition qui existe encore de nos jours entre ceux qui, par leur parole, se moquent complètement de la cohérence, visent une puissance, et ceux qui, par leur parole, essaient d’être cohérents, peut-être que pour être cohérent il faut telle condition, telle condition, telle condition, et, dans ce cas-là, il n’y a plus de puissance.

    Thierry : Est-ce que dans la première catégorie on peut glisser Donald Trump ?

    Véronique Bonnet : Je n’osais pas le suggérer, mais puisque c’est fait allons-y, je dirais mais pas que.

    Thierry : J’ai envie quand même de nous raccrocher à des choses qu’aujourd’hui qu’on comprend.

    Véronique Bonnet : Si on parle de culture du résultat, et là ça revisite à la fois la raison des effets de Pascal et la parole d’autorité, celle des stratèges, des rois, si ce que untel, parce qu’il a tel titre, dit que ce qu’il dit est vrai, si on n’a pas le droit d’objecter, si on n’a pas le droit de relever des contractions, effectivement il y a des effets puissants, mais il me semble qu’au nom de la cohérence on peut quand même s’embêter un petit peu à essayer de ne pas dire une chose et son contraire. C’est vrai que les tweets de Trump c’est « moi je suis Trump, peu importe que mes propos soient incohérents, j’ai le pouvoir de parler et même le pouvoir de faire entrer en vigueur certains décrets que je prends », là on voit bien qu’il y a je dirais deux dimensions dans l’usage de la parole : soit j’essaie d’être soigneux et peut-être que je ne serai pas puissant, parce que si j’essaie de parler d’une façon cohérente je vais faire des objections à moi-même, constamment, et si je fais des objections à moi-même, comme ce qui s’est passé tout à l’heure, peut-être que tu vas perdre le fil.

    Thierry : C’est grave si je le perds même si tu ne te contredis pas ?

    Véronique Bonnet : C’est très grave ! Si je veux que ma parole soit puissante, alors je vais dire que j’interdis qu’on m’interrompe et je vais dire que, étant donné que j’ai tel diplôme, que j’ai fait telles études, que j’ai écrit tant de choses, alors ce que je dis est vrai, ce qui serait scandaleux !

    Thierry : Est-ce que tu pourrais nous dire ce qui t’as amenée à la philosophie ? Quel est le cheminement qui t’as incitée à devenir philosophe ?

    Véronique Bonnet : Je ne sais pas bien, je crois qu’il y a plusieurs raisons. Celle que j’ai dite tout à l’heure qui est, je crois, assez réelle. Il y a eu aussi, puisque j’étais dans une famille où il fallait nécessairement aller au catéchisme, une sorte de rage qui, à un certain moment, a eu besoin de s’extérioriser. J’ai des parents intelligents, je n’ai pas compris pourquoi on m’obligeait à apprendre de telles inepties que, d’ailleurs, je n’apprenais pas parce que, malheureusement, je les retenais, j’étais première en catéchisme. Donc il y a eu un moment où je me suis dit que ça n’était pas possible et c’est là que j’ai eu besoin d’une parole de cohérence, justement pas d’une parole de puissance.

    Thierry : Donc tu nous dis que c’est presque une réaction à la religion ?

    Véronique Bonnet : Non, non, à l’irrationnel. Il y a aussi des irrationnels politiques.

    Thierry : C’est passé par la religion mais c’est une réaction au fait de t’inculquer des choses qui ne sont pas forcément cohérentes ? Non, tu préfères le terme « irrationnel » ?

    Véronique Bonnet : Irrationnel. C’est la rencontre de l’irrationnel.

    Thierry : Je voulais justement reprendre ce terme de cohérence que tu nous as exprimé.

    Véronique Bonnet : Oui, c’est ça. C’est-à-dire que le propre du catéchisme – j’ai défini tout à l’heure ce que c’était qu’une parole d’autorité qui cherche à être obéie, à ne pas recevoir d’objection, à ne pas rendre compte d’elle-même – c’est le propre du dogme et du rite. Même si les pouvoirs de la raison ne sont pas entièrement développés quand on est enfant, c’est vrai qu’il y a un moment où l’esprit demande des comptes et je crois que c’est ce qui s’est passé et ce qui s’est tellement bien passé que la philosophie m’a paru une démarche essentielle.

    Thierry : Avant d’arriver à la pause musicale et ensuite de passer au deuxième thème qui me tient bien à cœur dans cette émission, qui sera le logiciel libre, est-ce que tu pourrais nous expliquer en quoi ton statut de philosophe te permet justement d’agir sur la société qui t’entoure ? Comment tu l’utilises pour contribuer à faire en sorte que la société dans laquelle tu vis soit plus respectueuse on va dire de l’humain et de l’environnement ?

    Véronique Bonnet : J’ai la chance d’enseigner en classe préparatoire aux grandes écoles et j’y pensais encore hier à 10 heures en sortant du cours. Il se trouve que cette année le thème, en Maths spé, c’est la démocratie et nous avons lu ensemble du Tocqueville, De la démocratie en Amérique. Je vais résumer très simplement la thèse de Tocqueville qui consiste à dire que malheureusement ce qu’on appelle démocratie à son époque c’est le règne d’un pouvoir central, c’est le règne d’une administration qui fait tout pour que les citoyens – évidemment les citoyens iront voter tous les cinq ans, tous les six ans, peu importe – n’aient plus qu’une envie : le repli sur leur famille, le confort, confort dont l’État est le pourvoyeur. Il y a chez Tocqueville cette parole terrible qui est que ce pouvoir central « dégrade sans brutaliser ». Il me semble que pouvoir partager des constructions de cette sorte avec de jeunes adultes, ce ne sont plus des adolescents, qui vont avoir dans leur vie personnelle et dans leur vie politique à rencontrer des programmes politiques qui vont insister sur la sécurité, qui vont insister sur la propreté, qui ont leur valeur indéniable mais ne parler que de sécurité et que de propreté, il me semble que ça rejoint tout à fait la crainte de Tocqueville de voir les individus se replier dans ce qu’il appelle « les petits plaisirs », c’est-à-dire un usage plutôt du sensible, une mise en veille de l’intelligible et de la réflexion.

    Thierry : J’ai souvent tendance à penser que dans beaucoup de domaines, et notamment en informatique, si on veut récupérer un petit peu de liberté il faut savoir faire une croix sur une partie de son confort.

    Véronique Bonnet : Exactement.

    Thierry : J’avoue, je fais l’aveu de ma lacune aux oreilles de tout le monde, je n’ai pas lu ce bouquin de Tocqueville, mais tu me donnes vraiment envie de le voir.
    On va y revenir, mais tout de suite nous allons écouter Dominique A qui se pose la question du sens de la vie dans un acte on va dire un petit peu nombriliste, pour le coup. Cette chanson s’intitule Le sens et, dans mon imaginaire, c’est en effet un questionnement relativement philosophique sur le sens de la vie. Tu réagiras ou non à ça après cette pause musicale, ma chère Véronique. Tout de suite c’est Dominique A.

    Pause musicale : Le sens par Dominique A.

    Thierry : Nous voici de retour avec Véronique Bonnet, une drôle de super citoyenne, philosophe et militante du logiciel libre. Après cette pause musicale avec Dominique A qui nous a chanté Le sens, il n’était évidemment pas en direct, c’est tiré d’un de ses albums, nous allons aborder le logiciel libre.
    Je vais revenir justement un petit peu sur ce que tu as évoqué, Véronique, dans cette première partie d’émission. J’ai envie qu’on revienne sur ce que sont la scabilité, la portabilité, la sérendipité et j’ai beaucoup aimé la phrase que tu as sortie notamment en parlant, si je ne me trompe pas, si je me souviens bien, de Tocqueville, « il faut faire attention parce que l’État peut finir par dégrader sans brutaliser ». Je pense qu’avec les outils numériques d’aujourd’hui c’est ce qui est en train d’arriver.
    Toi, en plus d’être philosophe, tu es militante du logiciel libre, est-ce que tu peux nous expliquer un petit peu ce statut ?

    Véronique Bonnet : Oui, bien sûr.
    J’ai peut-être besoin de commencer par définir la notion de liberté. Je crois qu’il est très important de ne pas confondre libéralisme et liberté. Il me semble que certains logiciels de l’informatique, qui sont extrêmement répandus, relèvent davantage du libéralisme – désinhibe-toi, fais-toi plaisir, utilise le maximum de fonctions, ne regarde pas trop les traces que tu laisses derrière toi – alors que le logiciel libre, lui, essaie de respecter l’autonomie.
    J’ai besoin de faire le lien entre liberté et autonomie. Il me semble que la liberté bien comprise c’est l’autonomie.
    Quelle serait la façon naïve de définir la liberté ? Ça serait dire que la liberté c’est l’absence d’entrave, comme dans le libéralisme. Dans le libéralisme laisser faire, laisser passer, c’est la devise du libéralisme, c’est-à-dire que toutes les barrières doivent disparaître, toutes les questions éthiques sont évidemment nulles et non avenues, ce qui importe c’est qu’on puisse déployer des logiciels, des manières de procéder qui vont être inédites, qui vont faire beaucoup d’argent, on ne va pas trop essayer de savoir comment ça marche. Pourquoi est-ce que cette définition de la liberté ne me convient pas ? Parce que si on parle simplement d’absence de contraintes extérieures, on oublie les contraintes intérieures. C’est-à-dire qu’on oublie les impulsions, les préjugés, on oublie tout ce qui en nous, certaines manières très spontanées qui ne s’interrogent pas sur elles-mêmes, on oublie que quand on est dans une liberté qui regarde simplement qu’il n’y a pas d’entrave peut-être qu’en réalité on est soumis à des entraves qu’on n’identifie pas.
    Je dirais que c’est exactement le statut de ces logiciels qu’on essaye de nous faire acheter qui, de toute façon, sont compris avec l’ordinateur, qui sont déjà préinstallés, après c’est très compliqué de les désinstaller, puisqu’on est dans une forme de vertige du possible, tout est possible avec les logiciels qu’on appelle propriétaires, c’est à-dire les logiciels non-libres. Tout est possible à ceci près qu’en réalité celui qui les utilise n’est pas autonome, c’est-à-dire ne donne pas à lui-même des lois, ne donne pas à lui-même des directions. Parce que c’est vrai que nos impulsions, nos préjugés, parfois nos réactions épidermiques, éblouies – c’est extraordinaire ce logiciel peut faire ça, ça et ça – sont des manières de faire qui ne se demandent pas ce sur quoi ça repose. Il se trouve que rares sont les personnes qui savent ce que fait le code et rares sont, en plus, les logiciels propriétaires pour lesquels il est possible de connaître le code. Le code peut avoir en lui des portes dérobées, il peut dissimuler des fonctions qui ne sont pas annoncées, il peut faire intervenir des traçages de toutes sortes, il peut envoyer des cookies, il peut repérer qui écrit à qui, à quelle fréquence, on n’a même pas besoin de lire le contenu du mail, si on écrit à celui-là après avoir écrit à celui-là, c’est ce qu’on appelle les métadonnées. Donc je dirais que parce que je ne veux pas confondre la liberté du libéralisme avec l’autonomie d’une liberté véritable, pour ne pas obéir à mes impulsions j’essaie d’obéir à moi, et pour ça il faut que j’aie été éduquée, c’est-à-dire il faut que j’aie été conduite à l’écart de mes impulsions, à l’écart de mes préjugés pour, un jour, donner des lois à moi-même.
    Le librisme, c’est comme ça qu’on appelle cette démarche qui, dans l’informatique, essaie de n’utiliser que des logiciels qui respectent l’autonomie de l’utilisateur, il me semble que si je suis libriste c’est parce que je ne veux pas – on parlait de Tocqueville tout à l’heure – être comme engluée et ravie par certains conforts d’exécution. C’est extraordinaire, maintenant les logiciels s’installent tout seul, ils peuvent même en installer d’autres sans qu’on le sache, il y a une facilité, il y a une fluidité, il y a une convivialité. Autrement dit je ne veux pas que ma manière d’écrire sur un ordinateur, que ma correspondance, que les documents que je consulte, parce qu’ils sont détenus par certains qui peuvent en faire des usages aussi bien sur le court terme que sur le long terme, je ne veux pas que mon existence soit prise dans une inertie. Tocqueville dit « dégrader sans brutaliser ».
    C’est vrai que l’informatique c’est très difficile, mais il y a une communauté qui veille à ce qu’on appelle le code source qui est, d’une certaine façon comme la recette de cuisine, très exigeant. C’est très récemment que j’ai eu une carte bancaire, c’est très récemment que j’ai eu un téléphone portable parce qu’il faut désinstaller, il y a des choses qui sont assez compliquées à faire, mais je dirais que cette autonomie-là qui peut éventuellement rendre la vie compliquée, est préférable à cette facilité – Souchon parle de Foule sentimentale, de foule malléable qui se laisse aller, qui se laisse éblouir – il me semble que s’il m’est possible, à mon très petit niveau, d’essayer de faire le lien par exemple entre Tocqueville et les logiciels propriétaires ou La Boétie, qui est un prédécesseur de Tocqueville qui dit que le tyran, pour rester au pouvoir, essaie de sucrer son peuple, il lui propose des sucreries, des douceurs, c’est-à-dire des images, c’est-à-dire des médailles, des bêtes sauvages, c’est-à-dire tout ce qui relève de l’instantanéité, de la réactivité et qui va endormir la compétence à penser.

    Thierry : J’aime beaucoup la différence que tu établis entre liberté et libéralisme. J’aime beaucoup le lien que tu fais entre liberté et autonomie. Je dois lancer les actualités citoyennes qui ne se veulent ni exhaustives ni objectives, et c’est Léa qui s’en occupe. Générique s’il vous plaît.

    [Générique, actualités citoyennes]

    Léa : Puisque notre invitée milite, il serait inadmissible de ne pas vous parler de l’April1, l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre. C’est l’association de référence en France qui promeut et défend le logiciel libre. Son action est plus orientée vers le monde politique que vers le grand public. Ces dernières années elle s’est rendue plus accessible en créant le Chapril2, sa contribution au CHATONS3, Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires. L’objectif est de proposer des services en ligne libres, éthiques, décentralisés, alternatifs à ceux proposés par les fameux GAFAM que nous connaissons bien, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
    L’April assure aussi désormais une émission hebdomadaire sur radio Cause Commune 93.1 FM, le mardi de 15 heures 30 à 17 heures, intitulée Libre à vous !4 dans laquelle les libertés informatiques sont mises en valeur.
    Pour rejoindre cette association, adhérer ou devenir bénévole, rendez-vous sur www.april.org.
    Il existe aussi Framasoft5 qui a notamment contribué à donner naissance au CHATONS que j’évoquais à l’instant.
    Framasoft propose des services en ligne libres et respectueux de la vie privée de leurs utilisateurs. Ces cinq principaux services étant Framagenda qui permet de créer, alimenter et partager un agenda avec les personnes de son choix ; Framapad qui permet de créer et d’éditer des documents en ligne à plusieurs ; Framadate qui offre la possibilité de créer un sondage pour déterminer la date optimale pour fixer un rendez-vous ; Framaform, outil de création de formulaires en ligne avec questions à choix multiple et champs de texte libre et Framatalk qui permet de mettre en place des visioconférences sans avoir besoin de créer de compte ou d’installer de logiciel sur son ordinateur.
    Tout ça vous intéresse ? Plus de renseignements sur framasoft.org.
    Pour finir, savez-vous, chères auditrices, chers auditeurs qu’il existe des réseaux sociaux vertueux, libres et décentralisés, alimentés entre autres par les militants des deux associations que je viens de citer ? L’alternative à Facebook s’appelle diaspora*6, avec un astérisque à la fin, et l’alternative à Twitter s’appelle Mastodon7. Étant donné qu’il s’agit de réseaux sociaux décentralisés, il existe une multitude de portes d’entrée différentes partout dans le monde, ce qui vous permet notamment de choisir dans quel pays vous souhaitez que vos données soient stockées. En réalité, l’objectif est surtout de pouvoir choisir de quelle manière est réglementé l’accès à ses données.
    Bien évidemment, comme d’habitude pas d’inquiétude, tous ces liens seront mis en évidence sur le site de notre chère Radio Barbès.

    Thierry : Merci beaucoup Léa pour ces actualités denses et foisonnantes.
    Pour récapituler, tu nous as présenté l’April dont Véronique est vice-présidente [présidente depuis le 27 juin 2020, NdT] si je ne me trompe pas. Framasoft, une association très active, très intéressante, qui propose beaucoup de services libres, alternatifs aux GAFAM et puis les réseaux sociaux décentralisés que sont Diaspora* et Mastodon.
    Nous allons maintenant revenir à nos moutons philosophiques et non pas libéralistes, libertaires, je ne sais pas quel est le bon terme. J’ai envie de revenir sur cette phrase qui m’a marqué « l’État peut arriver à un point où il dégrade sans brutaliser ». Dans cette phrase on a une notion d’endormissement de la population. On était en train de parler d’informatique et des outils numériques que nous utilisons de plus en plus au quotidien, nous sommes de plus en plus incités par l’administration à utiliser ces outils numériques.
    Tu as bien fait la différence entre les notions de liberté et de libéralisme. Tu as associé la notion d’autonomie à celle de liberté. Personnellement, je dissocie beaucoup les notions de confort et de liberté et je pense que dans cette « dégradation sans brutalité » que met en place l’État il y a cette notion d’endormissement par le confort et je crois sincèrement qu’aujourd’hui de plus en plus de gens confondent le confort et la liberté. Ils sont contents d’avoir du confort, ils ont l’impression d’être libres parce qu’ils ont du confort.
    Pour faire le lien avec l’informatique, j’aimerais que tu prennes un petit peu de temps pour bien nous définir ce qu’est le code source parce que je pense qu’au même titre que tout à l’heure je n’avais pas bien saisi ce dont tu parlais avec les hyperliens, je pense que certains auditeurs ne sont pas forcément à l’aise avec cette notion de code source, ce qui va te permettre ensuite de mieux définir ce qu’est un dit logiciel dit libre.

    Véronique Bonnet : Très bien.
    Pour qu’un ordinateur exécute un programme, le code lui explique ce qu’il doit faire, dans quel ordre, pendant combien de temps, ce qu’il doit faire après, comment passer d’une fonction à une autre, comment les dissocier à chaque fois, comment les associer à chaque fois. J’ai comparé tout à l’heure le code source à une recette de cuisine. C’est comme si on expliquait à un ordinateur comment il doit s’y prendre pour réussir un gâteau. Ceci fait intervenir une extrême abstraction puisque le langage du code est ce qu’on appelle le binaire, des 0 et 1 qui vont être agencés pour, avec les portes logiques, produire des oppositions, des associations.

    Thierry : Excuse-moi, les portes logiques ?

    Véronique Bonnet : Ce qu’on appelle des portes logiques, c’est-à-dire que si on enchaîne tel 0 qui est neutre et tel 1, ça revient à produire des oui et des non dans des arborescences. Quand j’ai un choix, il faut que l’ordinateur sache si c’est oui ou c’est non.

    Thierry : Je n’aurais pas dû poser la question !

    Véronique Bonnet : Je dirais que les 0 et les 1 qui sont pratiqués par les informaticiens permettent aux ordinateurs de générer ou pas une action : si c’est neutre, il n’y a pas d’action, si c’est 1 ça produit tel type d’action qui, lorsqu’elle est entourée de tel contexte, va être légèrement différente ou va s’associer à une autre. J’essaye de retrouver ma comparaison avec la recette de cuisine, c’est comme si on disait à une cuisinière « tu battras les œufs, tu ne battras pas les œufs ; quand tu les auras battus tu pourras ajouter du sel ou tu n’ajouteras du sel qu’au bout de tant de secondes ». C’est un petit peu ça, je ne sais pas si c’est plus clair.

    Thierry : Ça c’est le code source. C’est ce que qui permet à l’ordinateur d’être un bon chef cuistot.

    Véronique Bonnet : De fonctionner, de tourner, de produire des fonctions qui vont être associées ou dissociées.

    Thierry : Alors qu’est-ce que c’est que cette notion de logiciel libre ?

    Véronique Bonnet : Dans le logiciel libre, il y a quatre libertés pour l’utilisateur.
    Première liberté : il peut accéder au code source. Il se trouve que dans les logiciels propriétaires, on ne le peut pas. C’est ce qui était arrivé à Richard Stallman, l’un des pères fondateurs du logiciel libre, l’auteur d’un projet qui consistait à écrire du code, écrire du code pour respecter les quatre libertés de l’utilisateur. Lui, il n’a pas pu réparer une imprimante parce qu’il se trouve que cette imprimante Xerox avait un code source auquel il n’avait pas accès. S’il avait eu accès au code source il aurait pu réparer l’imprimante ce qui est quand même la moindre des choses !

    Thierry : En réalité, quand on parle de logiciel libre, ça n’est pas le logiciel qui est libre, mais c’est son utilisateur.

    Véronique Bonnet : Absolument. On pourrait traduire logiciel libre par logiciel respectueux de l’autonomie de l’utilisateur, ce qui comporte quatre caractéristiques.
    Il faut pouvoir exécuter le programme, si on ne peut pas réparer on ne peut pas exécuter le programme ; il faut pouvoir l’étudier ; il faut pouvoir l’améliorer, le modifier. C’est comme dans une recette de cuisine, j’ai une recette – heureusement elles sont encore libres – je fais de l’hypertension, je vais supprimer le sel. Si on veut modifier un code source, il faut pouvoir accéder à lui, il faut que l’exécution ne soit pas entravée, il faut pouvoir le modifier si on décide qu’on a besoin de telle fonction et pas de telle autre par exemple, qu’on peut supprimer. Non seulement ça, mais la quatrième liberté c’est de pouvoir distribuer des codes qui ont été soit modifiés soit laissés en l’état.
    Je répète les quatre caractéristiques du logiciel libre : exécuter, étudier, modifier, distribuer des copies modifiées ou pas.

    Thierry : J’ai envie de dire, pour parfaire cette comparaison avec la recette de cuisine, un logiciel propriétaire, un logiciel non-libre, c’est un petit peu comme si à la maison on avait un chef robot, une machine qui faisait la cuisine pour nous et qui ne nous permettrait pas d’accéder à la recette des plats que cette machine nous propose à manger.

    Véronique Bonnet : Par exemple. Ou alors on pourrait tout simplement concevoir des recettes de cuisine qui ne pourraient être utilisées que par quelques-uns ou même un seul et même ceux qui goûteraient ces plats pourraient avoir des ennuis en justice s’ils essayaient d’imiter ce qu’ils ont goûté en se fiant par exemple à leur palais.
    Autrement dit, si on mettait sous copyright les recettes de cuisine, on serait obligé de les acheter. Effectivement, peut-être qu’on serait autorisé à les utiliser cinq fois, après il y aurait une sorte d’obsolescence. Alors que les recettes de cuisine que nous transmettons, que nous partageons, je viens d’en demander une à l’instant, sont respectueuses de l’autonomie, parce que je peux les regarder de près ou les regarder à peu près si j’ai décidé d’être un petit peu inspirée ; je peux éventuellement les modifier ; je peux éventuellement, parce que la modification a bien fonctionné, distribuer ces recettes avec leurs modifications ou telles qu’elles et là je dirais qu’il en va non seulement de l’autonomie de l’utilisateur mais de sa sociabilité. Là on ne parle pas simplement d’un utilisateur qui serait replié sur son confort, sur son bien-être, sur la certitude de pouvoir étudier, de pouvoir exécuter et les deux autres libertés, on parle d’une manière de faire société, puisque lorsque quelqu’un a apporté une amélioration, a corrigé un bug au code source, ce sont absolument tous les autres qui en profitent.

    Thierry : D’accord. Je trouve tout ça bien beau. C’est marrant parce que justement tu es philosophe, tu réfléchis dans l’abstrait, et là on parle quand même de quelque chose qui est très concret. C’est présent dans nos ordinateurs. Un téléphone c’est aujourd’hui un ordinateur, on devrait d’ailleurs appeler ça un ordiphone si on voulait être tout à fait juste.

    Véronique Bonnet : On peut dire un ordinateur.

    Thierry : Oui, c’est vrai, un ordinateur qui permet de téléphoner.
    Comme la plupart des gens je suis incapable de comprendre un code source, de le lire et je suis encore plus incapable de le modifier. En quoi ça me concerne cette histoire de logiciel libre ?

    Véronique Bonnet : C’est bien pour ça qu’il y a des communautés de distributions libres. On appelle le système qui permet les distributions libres GNU/Linux8. GNU c’est ce qui renvoie au travail des équipes de Richard Stallman ; Linux puisqu’il y a un certain Linus Torvalds qui, à un certain moment, a libéré un noyau. Je ne vais pas entrer dans des explications informatiques, le noyau c’est, en gros, ce qui permet de faire tourner les codes sources. Certains disent Linux tout court. Non ! C’est GNU/Linux, parce que s’il y avait Linux tout court il n’y aurait pas les logiciels libres.

    Thierry : C’est quoi l’équivalent de GNU/Linux en non-libre ?

    Véronique Bonnet : C’est ce qu’on appelle Windows par exemple, c’est-à-dire des systèmes préinstallés, opaques, qu’on ne peut pas étudier sauf à faire de la rétro-ingénierie – là aussi c’est très compliqué – qui sont verrouillés pour qu’on ne puisse pas les modifier et même pas les enlever. Il y a un phénomène qu’on appelle la vente liée, là il est compliqué d’acheter des ordinateurs qui ne soient pas équipés par exemple de Windows. Si on essaie de l’enlever il y a souvent des dispositifs logiciels qui le rendent très compliqué. Heureusement, on trouve des distributeurs d’ordinateurs sans aucune distribution préinstallée ce qui permet d’installer soit Debian soit Ubuntu au moins. Il y a beaucoup de distributions. Étant donné que comme il y a une ouverture du code, il peut y avoir plusieurs communautés d’informaticiens qui vont donner au code source telle infléchissement, qui vont plutôt lui donner un profil de bureautique, qui vont plutôt favoriser tel usage. Je dirais que c’est la richesse aussi du logiciel libre parce qu’à partir du moment où on ne verrouille pas par copyright le code source il peut y avoir une inventivité, une inventivité en plus respectueuse de ceux qui n’y voient pas – il y a des solutions logicielles avec le clavier – de ceux qui ont du mal à entendre, de ceux qui ont du mal à voir.
    Je dirais qu’à partir du moment où on met l’utilisateur au centre et non pas combien ça rapportera, je reviens à mon propos, on est dans un usage qui n’est pas solitaire, dans un usage qui est toujours communautaire, puisque non seulement on est redevable aux communautés des informaticiens du Libre, mais, par nos usages, on peut faire des reports de bugs, on peut dire que telle chose a échoué quand on a voulu l’utiliser avec ça et c’est vrai que ces reports de bugs sont très précieux pour la communauté. C’est-à-dire qu’on peut aussi être dans une adhésion à cette cause simplement en disant ce qui se passe quand on utilise et en quoi on a été arrêté puisqu’il faut absolument que le logiciel puisse être exécuté. Donc là, Debian, Ubuntu va tout faire pour penser, à partir de ces obstacles qui sont apparus, comment implémenter autrement telle fonction, comment récrire du code.

    Thierry : Simplement, pour que nos auditeurs comprennent bien, quand tu parles de distributions et que tu évoques Debian9 et Ubuntu10, ce sont des distributions qui sont construites autour du noyau GNU/Linux ?

    Véronique Bonnet : Absolument. Ce sont des distributions de GNU/Linux.

    Thierry : Ce sont des alternatives à Windows ou au système d’exploitation d’Apple.

    Véronique Bonnet : Absolument.

    Thierry : Tu nous as bien expliqué que l’utilisateur est au centre du logiciel libre contrairement au logiciel non-libre où là le but est, pour le dire simplement, de faire de l’argent, de trouver un marché porteur et de gagner de l’argent. Des entreprises comme Microsoft et Apple ont pour but premier de gagner de l’argent. Je tiens vraiment à insister sur le fait que le but premier de ces grandes entreprises n’est pas d’améliorer le sort commun, d’améliorer la condition humaine, mais c’est de faire de l’argent et de rémunérer, entre autres, leurs actionnaires, surtout leurs actionnaires.
    Donc cet utilisateur qu’on met au centre passe par cette notion de communauté dont tu nous as parlé. Même si je ne connais pas le code source, même si je suis incapable de lire le code source, je peux faire partie d’une communauté et faire part de mes impressions, de mes retours suite à l’utilisation d’un logiciel.
    Est-ce qu’on peut essayer d’être très concrets ? Tu nous as parlé de distributions alternatives à Windows. Ayant fait l’expérience du passage du logiciel non-libre au logiciel libre, je sais qu’il ne faut surtout pas commencer par changer de système d’exploitation. Il ne faut surtout pas commencer par installer de but en blanc un Debian ou un Ubuntu. C’est quand même une manipulation non pas réservée aux informaticiens, loin de là, mais une manipulation qui nécessite un minimum de connaissances, un minimum d’apprentissage.
    Par quoi est-ce qu’on commence ? Imaginons qu’on ait un auditeur qui se dise « tiens le discours de Véronique sur l’autonomie est intéressant – on essaiera de bien faire le lien entre autonomie et logiciel libre après ça – le discours sur l’autonomie, la liberté, le logiciel libre, m’a convaincu. Qu’est-ce que je peux faire moi qui suis un utilisateur lambda de l’informatique ? » Quels sont les premiers pas que tu me conseilles de faire pour essayer de passer au logiciel libre, donc essayer de gagner un peu plus de liberté dans mon utilisation des outils numériques ?

    Véronique Bonnet : Ce que je conseillerais à quelqu’un qui n’est vraiment pas informaticien et même qui répugne à télécharger certaines fonctionnalités, soit d’aller à la Cité des sciences et de l’industrie de La Villette le premier samedi de chaque mois. Il faut aller dans l’Agora, au Carrefour Numérique, c’est en sous-sol. C’est le samedi après-midi. C’est mieux d’abord de s’inscrire, c’est-à-dire d’aller sur la page 1er samedi11, il y a une page qui s’appelle premier-samedi.org et dire que ce samedi-là, vraiment tous les premiers samedis de chaque mois, que ça soit un jour férié, que ça soit pendans des vacances, peu importe, c’est toujours le premier samedi de chaque mois, il va y avoir des bénévoles, il va y avoir des libristes qui vont déjà demander « voulez-vous que nous installions totalement une distribution GNU/Linux de votre choix en supprimant complètement Windows ou Apple ou est-ce que vous voulez, si ceci vous rassure, une installation ce qu’on appelle le dual-boot ; c’est un bureau qui permet au choix d’utiliser Windows ou Apple ou Debian ou Ubuntu.
    C’est vrai que moi j’avais commencé par le dual-boot. En fait, dès que les logiciels libres ont été installés, je n’ai pas continué à utiliser Windows, mais ça peut rassurer.
    Il y a une chose qui est prudente, d’ailleurs c’est indiqué sur le Premier Samedi du Libre, il est important de faire une sauvegarde sur un disque dur externe de tel document qu’on a, des vidéos, de ce qu’on a sur son ordinateur, parce qu’il peut y avoir encore une fois, et ça fait partie de cette vente liée, des complications, des verrous qui peuvent éventuellement, lorsqu’ils sont ôtés, endommager certains documents. Donc il est toujours préférable de faire une sauvegarde avant d’annoncer sa venue, de s’inscrire.
    Là, la personne qui vous prend en charge vérifie votre volonté, dual-bootou pas dual-boot, vérifie que c’est un système de distribution très intuitif que vous voulez – Ubuntu c’est très intuitif.

    Thierry : Je confirme.

    Véronique Bonnet : Debian un peu moins, encore moins intuitif ça peut être Trisquel12 par exemple. Une fois que ceci est bien clair, il y a donc un groupe de libristes qui s’emploie non seulement à désinstaller/installer, ou désinstaller/partiellement installer, mais en plus qui montre la prise en main, qui familiarise avec les boutons qui sont à utiliser pour obtenir telle suite bureautique également libre.

    Thierry : Est-ce que ce ne serait pas quand même plus simple d’orienter aussi des auditeurs vraiment novices sur des logiciels qu’on installe sur des distributions avant les inciter à changer de distribution.
    Tu parlais justement d'une suite bureautique, il y a notamment LibreOffice13 qui est l’équivalent de Microsoft Word, en Libre, et qui peut s’installer en parallèle.

    Véronique Bonnet : Calc à la place d’Excel. Il y a absolument tous les équivalents.

    Thierry : On n’est même pas obligé de désinstaller Microsoft Word avant d’installer LibreOffice.

    Véronique Bonnet : Ça dépend. De toute façon LibreOffice permet de produire des documents en Word, permet de produire des .doc, permet de produire des xls si on le souhaite, lorsque tel format est parfois imposé par l’administration, malheureusement !

    Thierry : Là je me rends compte qu’il manque un argument pour me convaincre. OK, je peux accéder au code source. Je ne sais pas le lire, je peux faire partie d’une communauté qui peut m’écouter, écouter mes ressentis, mes impressions et prendre en compte mes remontées de bugs. Très bien ! Mais en réalité, en dehors de ça, pourquoi est-ce que je m’ennuierais à sortir de mon confort ? Que ce soit sur mon téléphone ou sur mon ordinateur pur et simple, pourquoi est-ce que je ne me contenterais pas, même si je sais que je n’ai pas accès au code, des outils très confortables qu’on met à ma disposition ?

    Véronique Bonnet : Très confortables un certain temps, parce que tout ce qui est sous copyright est souvent saturé d’obsolescence : il faut passer à telle version, telle version n’est plus entretenue, n’est plus maintenue, il faut passer à une autre.

    Thierry : On en revient un petit peu à la notion de recyclage, de réutilisation qu’on a évoquées au début.

    Véronique Bonnet : Justement pas, puisque là on est obligé, par exemple si tel document ne peut plus être utilisé parce qu’il y a eu une obsolescence du logiciel propriétaire, de payer à nouveau pour télécharger la nouvelle version du logiciel, sinon qu’est-ce qu’on fait ? On jette l’ordinateur ?
    Il me semble qu’il serait intéressant pour les auditeurs de faire également le lien avec ce qu’on appelle l’économie circulaire dans le registre du développement durable. Si on a des logiciels propriétaires, s’il y a des verrous logiciels qui empêchent d’installer par exemple sur un ordinateur ancien des logiciels libres, on va jeter l’ordinateur.
    Avec le logiciel libre, et c’est justement c’est mon troisième lien avec le 18e arrondissement et là je vais parler de la rue Dimey, parce que non seulement rue Dimey il y a le studio d’enregistrement de l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune mais je sais qu’il y a un atelier [Antanak14, NdT], je ne sais plus le numéro de la rue [18, rue Dimey] je pourrais le donner pour les auditeurs, qui récupère des ordinateurs qui ont déjà un certain âge, dont les logiciels propriétaires ne sont plus opératoires, et qui va les reconditionner pour que les étudiants, pour que les personnes qui ont peu de ressources puissent accéder à des outils de travail qui sont très importants.
    Je pense aussi à une autre association qui s’appelle Emmabuntüs15 – Emmaüs, Ubuntu – qui a été au début dans la banlieue parisienne, qui ensuite s’est affirmée, qui maintenant travaille pour le Congo puisque là aussi il y a des besoins criants en informatique. Donc je dirais que c’est un cercle vertueux puisqu’avec le logiciel libre on peut non seulement le mettre à jour, c’est très facile, vous avez des boutons très simples qui permettent de mettre à jour, qui permettent d’implémenter de nouveaux logiciels ou de nouvelles versions qui ont supprimé des bugs. Il y a, je ne dirais pas un confort mais une simplicité de bon aloi et un cercle vertueux puisque non seulement on ne jette plus les ordinateurs, non seulement on les reconfigure, et cette reconfiguration est sans obsolescence, il n’y a pas d’élément toxique dans le code source ; on peut effectivement tout à fait programmer une imprimante pour qu’elle arrête de fonctionner au bout de la 10 000e copie. On peut faire ça !

    Thierry : Ça s’est vu.

    Véronique Bonnet : Il y a des gens qui font ça.

    Thierry : Il y a eu plusieurs cas !

    Véronique Bonnet : Comme il n’y a pas de toxicité et comme il y a un respect puisqu’il faut que le programme puisse être exécuté, c’est la première des libertés, il y a cette économie circulaire qui a conduit, ça a été aussi un grand moment pour l’April, au moment de la visite de Brune Poirson qui est donc la secrétaire d’État au développement durable, c’était dans le laboratoire de la Fnac à Massy, qui a pu s’entretenir d’un nouveau critère dont il a été question récemment au Sénat, l’indice de réparabilité, la notion de réparabilité logicielle. Ça concerne non seulement les fonctions, puisqu’on peut mettre à jour, on peut implanter de nouveaux logiciels, mais je dirais le hardware, le matériel lui-même. Ça s’est déjà vu que certains ordinateurs étaient très compliqués à ouvrir, étaient vraiment très compliqués, il y a des vis qui ne se remettent pas, il y a des boutons qui s’enfoncent, on ne peut pas remplacer un bouton par un bouton. Donc de plus en plus précisément on va demander maintenant aux fabricants eux-mêmes de faire en sorte qu’il y ait une facilité d’ouverture, d’entretien, effectivement ça ne se fait pas nécessairement par l’usager lui-même, il peut apporter à telle antenne de tel magasin son ordinateur. Je dirais que la réparabilité est dans l’ADN du logiciel libre lui-même, je ne parle plus du matériel, parce que par le logiciel libre on peut redonner vie à un ordinateur qui n’en a plus.

    Thierry : On vient de faire une boucle avec le début de l’émission. On est revenu à cette notion de recyclabilité ou de recyclage ce qui, je trouve, est beau. OK ! On a fait le lien entre logiciel libre et recyclage, économie sociale et solidaire, on a établi une opposition entre logiciel libre et obsolescence programmée. Mais je me rends compte qu’on a un petit peu oublié cette phrase que tu as citée en parlant de Tocqueville, « l’État dégrade sans brutaliser. »

    Véronique Bonnet : J’allais précisément y revenir.

    Thierry : Tu allais précisément y revenir ! C’est parfait. Nous ne sommes pas sur un plateau de télévision, mais nous sommes en presque direct et je vais te demander justement en revenant à cette citation de Tocqueville de bien vouloir synthétiser un petit peu tout ce qui s’est dit. Normalement je suis censé te demander aussi la définition de la liberté, mais on n’a pas arrêté de parler de liberté donc voilà. Est-ce que tu pourrais nous synthétiser tout ça en revenant vers cette dégradation par l’État sans brutalité ?

    Véronique Bonnet : Bien sûr.
    Je dirais qu’à partir du moment où un outil aide celui qui l’utilise à grandir, à être de plus en plus exigeant avec ce qu'il fait dans son rapport aux autres, ce qu’il fait dans son rapport à la nature — certes on peut dire que ça va dans le sens de nos intérêts, on peut dire que ça participe à notre confort —, mais je dirais que là, le véritable confort, c’est le plaisir de savoir ce qu’on fait quand on le fait, de savoir que ce qu’on fait peut être une boucle entre tout ce travail des informaticiens qui contribuent à réaliser des logiciels libres, nous-mêmes, et tous les autres auxquels non seulement nous pouvons parler de logiciel libre, auxquels non seulement nous pouvons donner des pistes pour utiliser de façon plus intéressante, plus créative les logiciels libres, mais aussi dans notre rapport à la nature elle-même. Si nous sommes soigneux du fait de cette recyclabilité – j’ai beaucoup évoqué la recyclabilité des idées philosophiques, parce que finalement ce logiciel libre vient en droite ligne aussi bien des mises en garde de Tocqueville, des mises en garde de La Boétie –, mais aussi recyclabilité, d’une certaine façon, de notre rapport aux autres. C’est-à-dire ne pas être simplement en posture de receveur, être parfois et beaucoup en posture d’inventeur. Le logiciel libre, par sa communauté, propose beaucoup de tutoriels, propose aussi des œuvres d’art qui ont été réalisées avec certains logiciels. Je dirais que ceci participe d’une humanité qui est inspirée, qui ne se laisse pas aller, qui peut être forte parce qu’elle sait bien qu’on essaiera éventuellement de l’endormir ou de l’accoutumer à des manières de faire qui sont plus faciles dans le court terme, mais qui vont être très compliquées dans le moyen et le long terme.

    Thierry : Est-ce que tu aurais un exemple concret ?

    Véronique Bonnet : Bien sûr. Si on jette des ordis, et on en voit vraiment beaucoup sur les trottoirs, si on est dans la course au portable dernier cri parce que ça se fait, et là on ne se fait pas remarquer, on fait comme les autres, il me semble qu’on est dans un laisser-aller qui dégrade, c’est vrai peut-être sans brutaliser, mais je dirais que la violence est sous-jacente, puisque non seulement on se laisse empoisonner par des codes sources qui sont toxiques.

    Thierry : C’est-à-dire ?

    Véronique Bonnet : On peut très bien, si on utilise des logiciels propriétaires, être contraint de croire qu’on efface des traces mais de laisser des traces. Non seulement dans les logiciels propriétaires, on ne peut même pas – il y a beaucoup de récits de Richard Stallman sur cela – en droit, pour dépanner quelqu'un, prêter un ordinateur avec des logiciels propriétaires, théoriquement on ne peut pas le faire puisqu’il y a un contrat qui est très réducteur, encore moins essayer de distribuer des logiciels ou de distribuer tel élément qui a des verrous logiciels à d’autres. On ne peut pas le faire et, en plus, on fait du mal à la nature.

    Thierry : Oui. Ce que je comprends de ton point de vue, de ton discours, c’est que la dégradation sans brutalité de la part de l’État sur l’individu, sur le citoyen, au travers des outils numérique, est une dégradation surtout au niveau de la relation de l’individu par rapport à la nature, avec le monde et par rapport aux autres, à la sociabilité.

    Véronique Bonnet : Aux autres et même à lui-même.

    Thierry : Véronique, j’ai envie de dire que tu es vraiment une drôle de citoyenne. Je trouve très original de faire ce lien entre philosophie, recyclage, recyclabilité et informatique, outils numériques.
    L’heure est arrivée de sonner la fin de cette émission. Y a-t-il juste une dernière chose que tu aurais aimé dire et que tu as l’impression de ne pas avoir dite ?

    Véronique Bonnet : À propos des sens péjoratifs de citoyenne. C’est vrai qu’il y a une comédie d’Aristophane qui s’appelle L'Assemblée des femmes. C’est la catastrophe, Athènes a une démocratie de plus en plus dégradée, c’est épouvantable, on ne sait même plus quoi faire et qu’est-ce qu’on fait ? Il y a une idée, tiens, si on donnait le pouvoir aux femmes ? Comme elles vont vouloir imiter les hommes ça ne sera pas très glorieux non plus, elles vont faire beaucoup de bêtises, chaque fois que quelqu’un fera une objection elles répondront par un nouveau décret tout à fait intolérable, insoutenable. Ce que j’ai envie de dire c’est que plutôt que de parler de féminisme, actuellement c’est très mal vu dans la culture de faire appel à des traditions qui appartiennent à une autre, il me semble qu’il est important de parler pas simplement du droit à la différence mais du droit à un accès égal à la pensée et à un accès égal aux outils de la pensée dont l’informatique fait partie et pour cela je parlerais d’humanisme.

    Thierry : Merci beaucoup Véronique. Merci chers auditeurs de nous avoir suivis. Merci Léa.
    Nous vous invitons à rester à l’écoute de Radio Barbès et on vous dit à très bientôt.

  • 09:57 UTC « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (7 juillet 2020)
    7 Juillet 2020 - 15:30
    7 Juillet 2020 - 17:00

    Photo d'illustration de l'émission

    71e émission Libre à vous ! de l'April en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 7 juillet 2020 de 15 h 30 à 17 h. Le podcast de l'émission et les podcasts par sujets traités sont disponibles dès que possible, quelques jours après l'émission en général.

    Au programme :

    • notre sujet principal : « au cœur de l'April ». Plusieurs personnes actives au sein de l'April (Marie-Odile Morandi, Étienne Gonnu, Christian Momon, Elsa Pottier, François Poulain, Laurent Costy) parleront des groupes de travail, des activités de l'April, son fonctionnement. Posez-nous toutes vos questions, soit avant l'émission, soit pendant le direct, nous y répondrons
    • la chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur le thème « Be kind, Document »
    • la chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April. La chronique sera consacrée aux activités de Linux Azur

    Nous contacter pour poser une question :

    Intervenir pendant le direct (mardi 7 juillet 2020 de 15h30 à 17h00) :

    Écouter le direct mardi 7 juillet 2020 de 15 h 30 à 17 h 00   S'abonner au podcast

    Les ambitions de l'émission Libre à vous !

    La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

    Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

    Les archives de l'émission

    Écouter les émissions précédentes

  • 07:50 UTC Émission « La playlist de Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (7 juillet 2020)
    7 Juillet 2020 - 12:00
    7 Juillet 2020 - 13:00

    Photo d'illustration de l'émission

    Sixième émission spéciale La playlist de Libre à vous ! en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 7 juillet 2020 de 12 h à 13 h. Nous diffuserons certaines des musiques libres diffusées dans l'émission. Les musiques seront commentées par Valentin qui co-anime deux émissions sur la radio (Les joyeux pingouins en famille et Saturday night fraîcheur).

    Intervenir pendant le direct (mardi 7 juillet 2020 de 12h à 13h) :

    Écouter le direct mercredi 7 jullet 2020 de 12 h à 13 h   S'abonner au podcast

    Les ambitions de l'émission Libre à vous !

    La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

    Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

    Les archives de l'émission

    Écouter les émissions précédentes